30/08/2017

Mostra de Venise 2017: le piège de l'ouverture

downsizing.jpgIl n'y pas de solution idéale à l'équation du film d'ouverture dans un festival. Sauf qu'il se doit peut-être d'afficher un côté mainstream minimum. Gravity, La La Land ou Everest, lors de précédentes Mostra, représentaient assez bien cet idéal simplifié. Downsizing aussi, dans une certaine mesure, à condition de ne pas être trop exigeant. Une image (ci-dessus) et son titre, qui signifie "miniaturisation", suffisent en l'occurrence à raconter le film. Et comme celui-ci ne raconte rien, nous sommes presque raccord. Dans cette idée de SF d'une société future où les hommes pourraient se faire miniaturiser pour contribuer au sauvetage de l'économie de la planète, jamais on ne se pose la question du rapport au monde que peuvent entretenir, éventuellement, les personnages. Du rapport aux autres encore moins. Il n'y a pas de sens de l'histoire, d'idéologie, de pistes réflexives ou même plus simplement une vraie évolution narrative dans ce Downsizing qui ferait passer n'importe quel épisode de Ma sorcière bien-aimée pour un modèle de bienséance visionnaire. Matt Damon est assez ridicule, ce qui, après Jason Bourne et Seul sur Mars, commence à faire beaucoup, et Christoph Waltz trop cabot pour exister, du moins son personnage. D'Alexander Payne, qui n'est pas non plus l'auteur du siècle, il n'y avait sans doute guère mieux à attendre que cette comédie romantique nunuche lisse et ripolinée. J'en regrette Everest de Baltasar Kormakur, film d'ouverture de 2015 où au moins, il se passait des choses.
first.jpgPlus radical, plus dérangeant, plus inclassable, donc plus intéressant, First Reformed de Paul Schrader aborde le thème de la foi, ou plutôt de la spiritualité, sans tenter de nous servir un dogme prédigéré sur lequel les amateurs de raccourcis pourraient s'agiter par réseaux sociaux interposés. Absolument pas conforme au film, la photo ci-dessus, comme toutes celles du métrage qu'on peut trouver sur le net, n'a pas ce format carré auquel Schrader semble tenir mordicus, ne serait-ce que pour définir un cadre étouffant qui est celui, au propre comme au figuré, du personnage central, drôlement habité par un Ethan Hawke qui vieillit décidément pas trop mal (je mets de côté Valerian). La complexité du scénario, qui mêle secrets inavouables, cas de conscience et rédemptions avortées, s'oppose ici à une mise en scène dans son ensemble elle aussi très carrée, s'efforçant presque à un hiératisme que Schrader doit supposer en accord avec son sujet, ce qu'on peut lui contester. Cela étant, il tient son histoire, ce qui n'est pas toujours le cas dans ses films. Exemple le précédent, Dog Eat Dog, qui partait dans tous les sens et se cognait dans tous les coins, il est vrai peu aidé par la présence balourde de Nicolas Cage. Au moins, First Reformed n'est pas bradé après dix minutes. Schrader y croit. Du coup nous aussi.

22:54 Publié dans Cinéma, Mostra de Venise 2017 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

16/08/2017

"Une vie violente", un film de chair et de mort

vie5.jpgLa dictature du sujet. D'un film, on dit volontiers qu'il s'agit d'un film sur. On parle moins volontiers de film avec, ou de film à propos. C'est que le cinéma, comme souvent la littérature, est un art du sujet, de la dissertation, voire, dans ses mauvais jours, de la démonstration. Le miracle avec un film comme Une vie violente, c'est qu'il aurait tout pour être un film sur, en l'occurrence l'indépendantisme corse. Mais qu'il ne l'est jamais, pas un seul instant. De Thierry de Peretti, on avait vu, peu nombreux, Les Apaches, premier long-métrage projeté à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes en 2013. Cette année, c'est à la Semaine de la Critique qu'Une vie violente a trouvé matière à sélection. Dans l'un et l'autre circule une sorte de courant énergétique entre tous les personnages, qui forment comme des blocs sur lesquels s'articule la fiction. Certes, des caractères émargent, se détachent, peuvent se définir comme des héros, dans le sens de protagonistes principaux. Stéphane, Christophe, Michel. Prénoms courants, signes d'une datation possible de l'intrigue, en l'occurrence et en gros la fin des années 90, période de flambées sur l'île de beauté, succession d'attentats impliquant le mouvement nationaliste corse, vague d'assassinats touchant particulièrement des jeunes, décimant une population où délinquance et politique font volontiers bon ménage. Ce contexte politique est celui du film, long flash-back à partir d'un enterrement. Mais il n'est pas raconté, fictionnalisé ou traité sous ces angles thématiques qui jadis servaient à illustrer des émissions du type des Dossiers de l'écran. Thierry de Peretti ne cherche ni la clarté à tout prix, ni la logique. Il ne s'agit pas de justifier tout ce qu'on voit, ni d'expliquer dans le détail ce qui se déroule.

Les acteurs de l'action semblent eux-mêmes pris dans une fiction dont ils ne saisissent pas tout. En revanche, chacune des séquences montre que quelque chose est en train de se briser. Disputes, climat délétère, tensions de plus en plus apparentes. Tout se tord et se distord, dans une confusion qui est le propre de la mise en scène, bel exemple d'un naturalisme discret, car il ne cherche pas l'épate ni l'esthétisme. Il y a d'ailleurs, dans Une vie violente, une sorte d'appétence pour les scènes de groupe, souvent indistinctes vu l'anonymat volontaire du casting. C'est de ce flux continu que naît notre curiosité, qui ne s'apparente jamais à de la fascination, mais débouche naturellement sur ces ultimes plans, magnifiques, d'un Stéphane (Jean Michelangeli, nommons-le, brillante découverte du film, en photo ci-dessus et ci-dessous), fuyant son propre destin sans celer sa peur d'être rattrapé par la mort vengeresse qui a déjà frappé une grande partie de son entourage. Cette peur qui surgit si peu alors qu'elle devrait prendre à la gorge à chaque détour de plan. Cette peur pourtant constitutive de ce que montre Une vie violente, film incarné dans sa désincarnation, film qui se consume comme une cigarette oubliée et qui marque la chair de tous ceux qui en traversent le champ. A ne pas rater.
En ce moment aux Cinémas du Grütli.

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16:32 Publié dans Cinéma, Festival de Cannes 2017 | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | | |

13/08/2017

Locarno 2017 : Attention, ceci n’est pas un bilan !

wang.jpgNous allions au cinéma par peur de l’ennui ou par goût de l’obscurité. En en sortant, sans doute attendions-nous un signe inconscient que distillerait quelque anonyme quidam depuis une terrasse, presque en face de l’entrée de la salle. Il était dit que cette année, Locarno réussirait à faire sourire Wang Bing, comme on le voit sur la plupart des photos depuis samedi soir et l’annonce de son Léopard d’or pour Mrs. Fang. La juxtaposition des films, leur hasardeuse et parfois douloureuse cohabitation, leur accumulation, addition plus que soustraction – presque un groupe abélien, quoique non, en fait, car où serait l’élément neutre ? -, leur évacuation, leur digestion, suite de notes disparates consignées dans des carnets ou mémorisées, aboutissent à cet éternel paradoxe que constitue un palmarès. On (c’est-à-dire le jury) prime les meilleurs, du moins ceux qu’il ( !) considère comme tels, oubliant, voire rejetant les autres, dans un mouvement régressif qui s’inscrit peu ou prou dans l’histoire d’un festival, parfois du cinéma, et qui marque la carrière des primés qui les ont réalisé. A propos de Mrs. Fang, retenons qu’il s’agit de l’une des premières fois qu’un documentaire l’emporte à Locarno. Je remonte la liste des Léopards d’or depuis tout à l’heure et il me semble n’en voir aucun autre. Plus effrayant, la plupart des titres ne me disent rien, alors que je vais à Locarno depuis environ trente ans. Qui se souvient de Han Jia de Li Hongqui, film chinois lui aussi sacré Léopard d’or, en 2010 ? Nous étions-nous enthousiasmés pour Private de Valerio Costanzo, en 2004 ? Que valait Parque via, du Mexicain Enrique Rivero, en 2008 ? Aucun blog n’en porte trace. Dans dix ans, je consulterai le mien pour savoir ce que je pensais de la sélection 2017. Enfin, nous verrons bien.

PS : Si je n’ai pas parlé de En el séptimo dia de Jim McKay, en compétition, c’est que je ne sais absolument pas quoi en dire.

21:18 Publié dans Cinéma, Festival de Locarno 2017 | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | | | |