14/04/2015

Dans "A Most Violent Year", des apparences il faut se méfier

a-most-violent-year.jpgIl neige à gros flocons et Jessica Chastain porte des lunettes de soleil. Oscar Isaac se trouve juste derrière elle, mais n'a pas tout à fait l'air "avec" elle. Il a les mains gantées et tient deux valises, elle aucune. Elle a d'ailleurs les mains fichées dans son grand manteau blanc, presque trop pur pour la saison. Mais la position de la valise la plus proche de nous pourrait indiquer que lui marche plutôt vite. Contrairement à elle, qui paraît freiner son allure pour mieux fixer un point hors-champ. Leurs regards à tous deux ne se croisent d'ailleurs pas et ils ont presque l'air étrangers l'un à l'autre. Leurs expressions sont en plus antinomiques. Elle affiche un sourire radieux, coiffée, maquillée, sac à main à l'épaule, comme si elle se rendait à un cocktail, pendant que lui a la mine soucieuse, préoccupée, à moins qu'il masque un sourire sous un rictus. A leur droite, des voitures en stationnement, mais sans traces de neige, signe que le temps vient de changer ou que les véhicules ont été garés il y a peu.

Quelque part, et quel que soit le biais par lequel on la regarde, quelque chose semble clocher dans cette image. De sourdes contradictions, d'indicibles paradoxes, comme la représentation d'une harmonie en train de se briser ou d'une unité en train de se fissurer. En voyant A Most Violent Year, on apprend que Jessica Chastain et Oscar Isaac sont en couple. Mais les apparences, sur ce plan, loin de dire le contraire, ne l'affirment nullement. Le film offre ainsi la vision trouble d'un monde dominé par des apparences dont il s'agit perpétuellement de se méfier. Jusqu'au niveau de son titre, dont les promesses de violence sont bien trompeuses. Située en 1981 (mais peut-on le déduire ici?), l'intrigue du film, toute policière qu'elle soit, possède une dimension métaphysique que son auteur, J.C. Chandor, cèle parfois sous une patine classique que la sagesse et la rigueur de la réalisation (les deux sont compatibles) cautionne. Il y a énormément de maturité derrière ce film à la complexité retorse et à la beauté secrète dont les niveaux de lecture, pourtant fort différents, ne se contredisent jamais.

A Most Violent Year est actuellement à l'affiche en salles.

21:01 Publié dans Cinéma | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

13/04/2015

"Adieu au langage", la 3D, Godard et l'hypothèse de Riemann

adieu-au-langage.jpgCouleurs trop belles pour être vraies. Sauf qu'une couleur n'est jamais vraie. Ni fausse. Ni naturelle, si vous préférez. Ou plutôt vraiment naturelle. Car entre ce que filme l'objectif d'une caméra et ce qui en résulte sur un écran, les différences peuvent être énormes. Couleurs trop belles, disais-je. Fleurs, arbres, verdure, sentier, et un chien qui semble fixer un point juste à droite de l'objectif. Que regarde-t-on ici en premier? Le chien qui paraît attendre ou cette fleur mauve rose qui lui fait face? Ou encore l'arbre qui se dégage en arrière-plan, d'une couleur elle aussi proche du mauve? Le regard ne choisit pas, il englobe tout. Ce qu'il ne pourra pas faire durant tout le film. La 3D, ici, est presque prise au pied de la lettre. Dédoublement de l'image, sa recomposition le temps de la projection. Mais pas d'impression de relief dans cet Adieu au langage qu'une seule vision ne suffira pas à épuiser. Juste la cohabitation d'images à peine décalées. Cet "à peine" suffit à perturber nos rétines et à troubler ce confort visuel que tant de métrages formatés cherchent à caresser dans le sens du poil.

Godard et la 3D, donc. Mais aussi Godard sans la 3D, dans une reconquête d'un langage que des mots ne suffisent plus à raconter. Des multiples références de l'affaire - à la peinture, à la grande Histoire, mais aussi à celle du cinéma, qui ne fut pas toujours couleurs, à la musique et à la littérature - le film synthétise ce que chacun voudra bien. Ou pourra capter. Jusqu'aux mathématiques (qui me sont chères, comme le savent les fidèles de mon blog). Vers la fin du métrage. Evocation de l'hypothèse de Riemann (oui, un Allemand) à l'orée d'un champ et métaphore des fleurs qui y surgissent comparées aux zéros de la fonction zêta qui s'aligneraient sur la même bande critique pour écrire la partition impeccable de tous les nombres premiers jusqu'à l'infini. Vous ne comprenez pas? Rien de grave là-dedans. Adieu au langage est un précis d'harmonie. Un film aussi. Juste un film.

Adieu au langage passe en ce moment au Cinéma Spoutnik.

20:45 Publié dans Cinéma, Festival de Cannes 2014 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

11/04/2015

Dans "Theeb", la crainte d'un désert éternel

theeb.jpgtheeb2.jpgLe désert et l'enfant. De dos, de face. Un point dans l'immensité, une âme sur une surface craquelée. Ce sont les deux composantes, les deux éléments, les deux personnages de Theeb, premier long-métrage du cinéaste jordanien Naji Abu Nowar. Au départ, deux frères attachés l'un à l'autre, le premier adulte, l'autre encore enfant. Une expédition pour guider un officier britannique vers un vieux puits - nous sommes en 1916 - et le drame, des brigands attaquant les Bédouins, qui surgit au coeur d'une contrée hostile et meurtrière. Un enfant seul perdu dans un monde trop grand pour lui. Voici ce que nous disent ces deux images, à la fois belles dans leur composition et tristes dans ce qu'elles véhiculent. Theeb, même s'il colle à une certaine réalité avec l'âpreté de certains westerns - il emprunte d'ailleurs quelques codes au genre - est un film qui lorgne volontiers vers une manière d'abstraction et d'intemporalité que le rythme de la mise en scène démasque petit à petit. C'est aussi un film paradoxal, dans lequel cohabitent chaleur et inhumanité, nature et destruction, rigueur et trahison. Plus proche pourtant des films de Souleymane Cissé que du Lawrence d'Arabie de David Lean, encore que certaines séquences se chargeront élégamment de me démentir.

Theeb est actuellement à l'affiche en salles.

22:02 Publié dans Cinéma, Mostra de Venise 2014 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |