09/04/2015

"Le Président" bat la campagne

President2.jpgUne limousine immobilisée par un troupeau de moutons. Image curieuse, inédite, suggérant plusieurs métaphores basées sur les oppositions entre ces deux éléments. Au vu de la position des animaux, ceux-ci ont l'air de faire cercle autour du véhicule, peut-être même de le contourner. Qui gêne qui, ici? Qui obstrue le chemin de(s) l'autre(s)? Et comment la situation, a priori inextricable, va-t-elle se décanter? Anecdotique dans le film de Mohsen Makhmalbaf (encore que cela se discute), la séquence est révélatrice d'un ensemble où prime l'exagération, la satire, la caricature, la disproportion et une sorte de folie.

Tourné en Géorgie, Le Président débute comme un brûlot politique avant de dévier vers une épopée en forme de conte. Centré autour d'un dictateur vieillissant, le film condamne la fascination pour le pouvoir avec un certain cynisme et une pompe dont la mise en scène tire un excellent parti. Puis le peuple de ce pays imaginaire et jamais nommé se révolte, dans un mouvement qui n'est pas sans rappeler celui du printemps arabe. Chasse au tyran et à son petit-fils, qui prend la fuite avec lui, offrant au film un point de vue enfantin en léger décalage avec le propos. Ce sont clairement deux films en un que renferme ce Président moins poétique que de précédents Makhmalbaf. A découvrir néanmoins.

Le Président est actuellement à l'affiche en salles.

16:51 Publié dans Cinéma, Mostra de Venise 2014 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

08/04/2015

Edward Snowden, une mythologie en devenir

snowden.jpgIl ajuste ses lunettes, esquisse un sourire à demi perceptible, fixe son interlocuteur en légère plongée. Nous sommes dans une pièce, et il n'est pas seul, comme l'atteste la silhouette aperçue de dos dans la profondeur de champ, qui pourrait d'ailleurs en fait très bien être son propre reflet, sauf qu'aucun miroir n'est visible. L'homme à l'air jeune, la trentaine, un peu moins, il fait sérieux, peut-être étudiant, ou fraîchement diplômé. Il a un certain charisme, mais n'en joue pas, et son air naturel, timide on ne sait trop, lui confère une sorte de neutralité attachante. A cet instant t du film, Edward Snowden n'a pas encore rendu publiques les informations top-secrètes de la NSA (National Security Agency) concernant la captation de métadonnées d'appels téléphoniques aux USA, ainsi que les systèmes d'écoute effectués sur le Net par différents programmes de surveillance dont vous trouverez le détail en un clic sur google, mais le processus est en marche. Dans quelques heures (ou jours), tout le monde en aura connaissance, partout et instantanément.

En attendant ce moment qui fera basculer sa vie, Snowden parle à un journaliste, Glenn Greenwald, et se confie à la caméra de Laura Poitras, enfermé dans la chambre d'un hôtel de luxe de Hong Kong. Ses entretiens, tout comme leur genèse (prise de contact, premier rendez-vous, etc) et leurs conséquences (inculpation par le gouvernement américain, asile en Russie, là où il vit en ce moment), forment la matrice de Citizenfour, Oscar du meilleur film documentaire de l'année. Le film a clairement un rôle actif par rapport au déroulé (historique) des faits, et on pourrait presque affirmer (mais ce serait faux) qu'il anticipe le réel. Cette démarche participative fonctionne comme un thriller remarquablement huilé, intégrant même les "accidents" survenant sur ce chemin vers la vérité, le seul credo de Snowden - et c'est sans doute pour cela qu'il paraît (que le film le montre) si sympathique, voire si proche. D'apparence ordinaire, extraordinaire dans son action. L'informaticien lambda devient une sorte de héros de l'ordre mondial, forgeant une mythologie en devenir, même s'il est encore trop tôt pour citer Roland Barthes.

snowden2.jpgCitzenfour est actuellement à l'affiche en salles.

21:10 Publié dans Cinéma | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | | |

07/04/2015

"Journal d'une femme de chambre", des conventions entre guillemets

journal.jpgCet intérieur bourgeois respire la tranquillité. Dehors, il fait beau, c'est le printemps ou l'été, comme le laisse supposer cette porte-fenêtre entrouverte sur une terrasse ample et accueillante, et le blanc, signe de clarté, domine. Un jeune homme dessine un portrait, nonchalamment assis sur son lit, face à une femme de chambre souriante, elle aussi assise sur le lit, à moins d'un mètre, brisant ainsi ces conventions plus ou moins tacites entre maîtres et domestiques qui exigent que les seconds ne se mettent jamais à la hauteur des premiers. Il a l'air bienveillant et elle heureuse. L'image exclut par ailleurs toute ambiguïté et en cela reflète un film évacuant toute forme de perversion, même s'il reproduit certains jeux de séduction au coeur d'un roman subversif en son temps, ce Journal d'une femme de chambre d'Octave Mirbeau déjà adapté plusieurs fois au cinéma, dont une par Renoir et une autre par Buñuel.

Benoît Jacquot retrouve Léa Seydoux, qu'il avait déjà dirigée dans Les Adieux à la Reine en 2012. Le film s'organise autour d'elle, dans la veine de ces portraits au féminin, historiques ou contemporains, auxquels Jacquot nous a habitués depuis La Désenchantée en 1990. Autrement dit, la mise en scène se veut aussi dictée par les mouvements et les regards de la jeune femme. Au su du genre auquel se réfère le titre, c'est parfaitement logique, et le film offre un point de vue de diariste, même si la caméra ne saurait pas se substituer à un stylo ou une plume, montrant ainsi les limites d'un exercice d'écriture muselé par les contingences du cinéma, lequel parvient du reste souvent à les dompter - mais là n'est pas le problème. Face à Léa Seydoux, on reconnaît le jeune Vincent Lacoste, ici dans un rôle secondaire, décidément à l'aise et crédible partout, des loufoqueries de Riad Sattouf (revoyez Jacky au royaume des filles, sorti mais mal reçu début 2014) au monde plus sérieux des internes d'un hôpital parisien chez Thomas Lilti (dans le formidable Hippocrate, sorti quant à lui fin 2014). Joli casting pour un beau film.

Journal d'une femme de chambre est actuellement à l'affiche en salles.

20:33 Publié dans Cinéma, Festival de Berlin 2015 | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | | |