22/03/2015

"Das grosse Museum", des tableaux et des hommes

museum.jpgIl faut au moins quatre personnes pour accrocher ce tableau de Pieter Brueghel l'Ancien, La Tour de Babel, peint en 1523. Quatre personnes et un sens de la composition à première vue tout à fait étonnant dans ce plan où les lignes du parquet paraissent rimer avec la perspective décelable dans le tableau, telle une série de parallèles qui finiraient par se rejoindre dans un hors-champ très proche. Les bras des personnes manipulant l'oeuvre offrent du reste ici une autre manière de rime avec cette fausse symétrie. Bien sûr, pour "avoir" tout dans le cadre, et notamment les deux autres tableaux, à gauche et à droite, il a fallu ouvrir l'angle au maximum, et ce type de cadrage n'a donc rien d'extraordinaire dans l'absolu. Mais il précise aussi l'intention à l'oeuvre dans ce documentaire, Das grosse Museum de Johannes Holzhausen, soit le désir de montrer un musée dans sa totalité. Les coulisses comme les salles d'exposition. Les couloirs intérieurs comme les pièces condamnées pour travaux. C'est le quotidien des collaborateurs et de la direction du Musée d'Histoire de l'Art de Vienne qui fournit le contexte à ce travail d'immersion - comparable, même si très différent, à celui de Frederick Wiseman avec le formidable National Gallery sorti il y a quelques mois - aussi passionnant qu'enrichissant.

Das grosse Museum est actuellement à l'affiche en salles.

20:14 Publié dans Cinéma, Festival de Berlin 2014 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

21/03/2015

"The Player", la chute de la maison Hollywood

the_player.jpgSa manière d'occuper complètement le canapé, en déployant ses deux bras, souligne l'arrogance narcissique du personnage tout comme une froideur que l'ensemble du cadre semble refléter. Ce producteur hollywoodien, presque old school dans son attitude - ou simple corollaire de l'époque à laquelle a été tourné The Player, en 1992? -, incarné par Tim Robbins, n'est pourtant pas aussi démiurgique qu'il le voudrait. Même si l'ombre de sa tête, derrière lui, paraît disproportionnée. Et que les rainures sur la paroi du mur dessinent des croix qui se profilent derrière le héros. Mauvais présage? Seule la vision du film y répond. Situant The Player dans le milieu du cinéma, Robert Altman n'est évidemment pas tendre dans son traitement. Enclin au jeu de massacre, à la méchanceté et au règlement de comptes, le réalisateur de Nashville et A Wedding (cités sciemment, ce sont sans doute parmi ses meilleurs films) se moque une fois de plus d'un environnement qu'il défigure, non pas au vitriol, mais par mise en scène interposée.

Dans ce plan, on peut encore voir deux affiches de films qui attirent complètement le regard. Prison Break et Murder in the Big House. On notera qu'Altman n'a volontairement pas choisi des classiques ou des gros succès du box office. Signé en 1938 par Arthur Lubin, qui tournait des films au kilomètres pour le compte de la Universal, comme tous les metteurs en scène employés par les studios, Prison Break se profile comme une sympathique (?) série B, ce que confirme la présence au générique de Barton MacLane et Glenda Farrell. Le film est visionnable sur YouTube. Topo plus ou moins identique pour Murder in the Big House, série B au budget limité dans laquelle on retrouve pourtant Van Johnson et Faye Emerson. Le film date lui aussi de 1938 et a été réalisé pour la Warner par B. Reeves Eason, prototype de l'homme à tout faire d'Hollywood. Sa carrière s'échelonne du reste de 1913 à 1949. Leur affiches n'ont pas ici qu'une simple fonction décorative et ont une valeur métaphorique que la fiction endosse avec une certaine volupté. Leur présence souligne aussi cette volonté de la part d'Altman de signer un film sans âge, qui pourrait très bien se dérouler dans le Hollywood des années 30 ou aujourd'hui.

The Player sera projeté le lundi 23 mars à 20 heures à l'Auditorium Arditi dans le cadre du cycle "Visions d'Hollywood" du Ciné-club universitaire.

20:48 Publié dans Cinéma, Festival de Cannes 1992 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

20/03/2015

Dans "La Grève", les corps font un

greve.jpgScène de lutte, enchevêtrement de corps, de membres, de mains, un visage broyé par la foule, un sentiment de haine et de colère qui traverse le plan, la sueur, l'eau et un peu de lumière. Le réalisme vire à l'abstraction, l'accumulation tend à l'épure. La lutte est cadrée serré, les visages se fondent dans le tout. Ailleurs, dans plusieurs plans de La Grève (Stacka ou Стачка) comme dans d'autres films d'Eisenstein, le gros plan est roi, les gueules dominent, l'individu inféode l'image. Mais au fond, le processus est le même ici. La masse des corps devient une entité à elle toute seule, et les rares visages qu'on discerne donnent son sens à l'ensemble. Entiers ou fragmentés, les corps disent quelque chose que le montage ensuite assemble (ce qu'on ne peut évidemment percevoir dans un photogramme et qu'il faudrait analyser dans un extrait). Et justement, le héros de La Grève, c'est d'abord cette masse.

A propos de La Grève, réalisé en 1924 et sorti l'année suivante, premier film d'Eisenstein, qui sera suivi, toujours en 1925, d'un autre chef d'oeuvre, Le Cuirassé Potemkine, on a souvent dit, à raison, qu'il s'agissait d'un film de propagande. Nous sommes en 1912, dans une usine de l'Empire russe où des ouvriers, poussés à bout par des conditions de travail inhumaines, décident de faire grève suite à un épisode dramatique, le suicide de l'un des leurs. Répression de l'armée tsariste, massacres et débordements. Violences et injustice, déjà. Mais surtout suprématie du cinéma et de son langage. La science du montage eisensteinien s'apprête ainsi à révolutionner l'histoire du cinéma alors que le muet, à son apogée en 1924, ne va guère tarder à être supplanté par les premiers balbutiements du parlant.

La Grève sera projeté samedi 21 mars à 18 heures 30 aux Cinémas du Grütli, dans le cadre du Festival Archipel, pour un ciné-concert avec la musique composée par Pierre Jodlowski en 1971. La projection sera suivie d'une discussion avec ce dernier.

20:58 Publié dans Cinéma, Cinéma muet | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |