20/01/2015

Dans "Durak", le monde court à sa perte et ne le sait pas

Durak_07.jpgQuatre hommes autour d'une table. Ils boivent et mangent. S'empiffrent serait plus juste. Nourriture et boissons occupent chaque millimètre de la tablée. Au point qu'il n'y a littéralement plus de place pour autre chose. Ils sont tous gras, adipeux, plutôt âgés. Quatre hommes bâfrent, donc, pendant qu'un cinquième les regarde. Il se tient au bout de la table, revêtu d'une sorte d'anorak rouge - signe indirect de son appartenance sociale, visiblement pauvre -, les bras le long du corps, probablement cachés sous la table. Son regard n'est pas aisé à décrire. Un mélange de tristesse, d'impuissance, de regrets et de dureté. Au fond de la salle, il y a foule. On devine un attroupement de gens qui dansent, semblent s'amuser et sans doute fêter quelque chose. Il ne semble pas y avoir de contacts entre les danseurs et les mangeurs.

Sur cette image de Durak, du Russe Yury Bykov, on peut dégager trois groupes. Celui formé par les quatre hommes qui mangent, celui des fêtards au fond (auquel on peut rattacher la femme qui se détache sur la gauche) et celui - un singleton, pour puiser dans le jargon mathématique et ensembliste - avec le jeune homme interloqué en bout de table. Ces trois ensembles n'ont a priori pas d'intersection et hormis l'espace dans lequel ils se trouvent, rien ne semble les relier. Appelons cela de l'indifférence, de l'incommunicabilité ou ce qu'on voudra d'approchant. Dans tous les cas, il s'agit du sujet du film. En l'occurrence, le jeune homme est là à cette table pour tenter de sauver 800 personnes vivant dans un immeuble au bout de la ville. Immeuble qui menace justement de s'effondrer au beau milieu de cette joyeuse (ou sinistre?) nuit de festivités. Et que constatons-nous sur l'image ci-dessus? Que personne ne l'écoute, que personne ne semble prêter attention à lui. Tel est le drame qui se joue dans Durak, incroyable fiction et choc du dernier Festival de Locarno. Le film décrit un monde qui court à sa perte mais ne le sait pas. Notre monde? Oui!

Durak (The Fool) est actuellement à l'affiche en salles.

22:20 Publié dans Cinéma, Festival de Locarno 2014 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

19/01/2015

Dans "Les Nouveaux Sauvages", attacher sa ceinture ne sauvera personne

salvajes1.jpgNous sommes à l'intérieur d'un avion. Ou plutôt d'un avion reconstruit en studio, tournage de film oblige. Quelques passagers sont debout, les autres sont restés assis. Il ont tous l'air inquiets, mais sans panique. Ils semblent discuter avec une femme qu'on aperçoit de dos en amorce de plan, vraisemblablement une hôtesse de l'air. L'avion n'est visiblement pas complet, ce qui nous éloigne de la piste du film-catastrophe, où en général les véhicules accidentés sont bondés. La situation ne ressemble pas non plus à une prise d'otages et rien n'indique ici la criminalité. Pourtant, la tension est palpable et quelque chose va bel et bien se passer. D'un strict point de vue dramaturgique, ce "quelque chose" est inédit.

Cette image est tirée du premier sketch - l'un des plus courts également - des Nouveaux sauvages de l'Argentin Damian Szifron. Il y en a six dans le film et ils sont tous inégaux, du meilleur (celui-ci justement) au moins bon, soit le dernier, qui se déroule durant un mariage. Le réalisateur, très à l'aise dans le maniement de l'acidité et des règles basiques de la comédie, aime les effets de surprise. Au cinéma, ceux-ci sont souvent amplifiés par l'utilisation du hors-champ. C'est d'évidence ce qui est à l'oeuvre ci-dessus, tous les visages étant orientés vers un seul point (une femme de dos), sans qu'on sache ce qui peut à ce point inquiéter toutes ces personnes. Le rôle du hors-champ se trouve accentué dans d'autres plans de la même séquence, tel celui ci:

salvajes2.jpg

Mais on retrouve semblable procédé tout au long des six sketches composant le film. Drôles ou ridicules, ils ont au moins le mérite d'imprimer très fortement les mémoires.

Les Nouveaux Sauvages (Relatos Salvajes) est actuellement à l'affiche en salles.

22:08 Publié dans Cinéma, Festival de Cannes 2014 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

17/01/2015

"Fedora", le chef d'oeuvre méconnu de Wilder

fedora1.jpgVoici deux personnages qui ne se regardent qu'à travers leurs lunettes à verres teintés. La femme abrite son visage sous un chapeau, son cou est ceint d'une longue écharpe et ses mains gantées (de blanc). Elle tient sa main gauche contre elle, comme si elle voulait se protéger. L'homme semble au contraire s'ouvrir, ses mains esquissent un geste peut-être destiné à rassurer la femme. Tout autour d'eux, la pièce est remplie de reproductions d'oeuvres d'art, icônes miniatures ou sculptures. Il règne là une atmosphère de musée. L'espace semble figé, le temps arrêté, le contexte impossible à définir.

Cette image est tirée de Fedora (1978), avant-dernier film de Billy Wilder et oeuvre souvent méconnue, en tout cas nullement considérée à sa juste valeur. Il y est question du mythe de la jeunesse éternelle et du crépuscule d'Hollywood. Deux thèmes évidemment déjà abordés par le même Wilder dans Sunset Boulevard (1950) trois décennies plus tôt. Les deux films riment d'ailleurs curieusement l'un avec l'autre et présentent de nombreux traits communs, ne serait-ce que la présence, dans les deux, du comédien William Holden (sur cette image face à Marthe Keller).

La similitude de leur structure - séquences de funérailles, flash-backs plus ou moins longs, obsessions face à l'image qu'on projette au public, peur de vieillir, bien sûr - est en tout cas extrêmement troublante. A sa sortie, Fedora fut un échec. Lors d'une interview, Marthe Keller m'avait confié ne pas garder un excellent souvenir de son tournage. Et ne pas réaliser tout à fait l'importance du film dans l'oeuvre de Wilder. Elle n'est évidemment pas la seule. Il faudra bien un jour réévaluer Fedora et lui redonner la place qu'il mérite dans le corpus "wilderien".

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Fedora sera projeté le lundi 19 janvier à 20 heures à l'Auditorium Arditi, dans le cadre du cycle "Visions d'Hollywood" du Ciné-club universitaire.

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