18/03/2015

Dans "Still Alice", Julianne Moore est une et multiple

still-alice.jpegLa juxtaposition de miroirs a toujours un effet démultiplicateur, un effet mosaïque, plus ou moins prononcé selon le point où l'on se situe. En voici un, composé de plusieurs formes quadrangulaires. Dans ce plan de Still Alice, le visage de Julianne Moore apparaît au moins trois fois, sans compter les amorces des cheveux de l'actrice. Il suggère de l'étonnement, mais plus précisément une sorte de vide, ni effroi ni surprise. Le regard de la comédienne, pourtant démultiplié par cet effet de miroir, converge vers un point unique. Dans le film, l'actrice joue une enseignante de linguistique atteinte de la maladie d'Alzheimer. Reconnaît-elle ici son propre reflet dans la glace? A-t-elle conscience d'elle-même? Rien ne permet de répondre par l'affirmative. Même si le test du miroir, en éthologie cognitive, est généralement réservé aux espèces animales, on ne peut s'empêcher d'en faire le rapprochement avec cette image. D'autant plus qu'on sait le film tiré du roman éponyme d'une neurobiologiste, Lisa Genova. 

Coréalisé par Wash Westmoreland et Richard Glatzer, qui vient tout juste de décéder (le 10 mars dernier), Still Alice a valu à Julianne Moore l'Oscar 2015 de la meilleure actrice. Totalement mérité. Le film lui doit tout. Repose sur elle, pour reprendre une expression galvaudée. Pire, n'existerait sans doute pas sans elle, même si formellement, il assume une certaine tenue et a le mérite de ne guère dévier de son thème central (sauf peut-être dans sa gestion des crises familiales, le point faible d'une fiction sur ce point desservie par les autres comédiens, l'horrible Kristen Stewart en tête). Pour totale qu'elle soit, l'implication de Julianne Moore évite pourtant la performance. Et on lui en sait gré. Car même si ce substantif n'a rien de péjoratif (on peut l'appliquer sans honte à des centaines d'actrices, de Bette Davis à Meryl Streep), il n'a pas lieu d'être ici. Julianne Moore est une et multiple, se définit par les regards des autres mais surtout par le sien. Elle est littéralement au-dessus du film, dans une sorte de conscience du rôle au reste en contradiction avec son personnage. Et c'est aussi précisément cela qu'on aime observer.

Still Alice est actuellement à l'affiche en salles.

21:05 Publié dans Cinéma | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

17/03/2015

Cette "Oreille" qu'on n'a pas voulu voir

ucho1.jpgL'homme a le regard inquiet, la femme aussi, mais par procuration, c'est-à-dire en le regardant. Il porte une chemise de nuit, ou pyjama, elle également. Ses cheveux à elle sont noués dans un bandeau. Le cadre est assez nu, presque dépouillé. Seules quelques photos, à la droite de l'homme, attirent l'oeil et créent un curieux contraste - elles montrent des femmes enjouées, qui rient ou saluent - avec l'intensité dramatique du plan. Les proportions du noir et du blanc sont ici respectées, et l'ombre projetée derrière l'homme crée presque la sensation que les deux personnages ne sont pas seuls.

Il y a une esthétique du cinéma tchèque des années 60/70 - mélange d'amateurisme fauché et de travail sur les lignes, ici visibles via les rayures du pyjama, la sonnette tout à gauche du cadre et la droiture relative des protagonistes - tout à fait reconnaissable dans ce plan tiré de L'Oreille (Ucho), réalisé quasiment dans la clandestinité par Karel Kachyna en 1970. Le film met en cause, sous couvert d'une fiction en forme de scène de ménage, le gouvernement communiste de l'époque. Lequel en tiendra rigueur en interdisant purement et simplement la sortie du film. Qui devra attendre 1989, après l'effondrement du régime communiste, pour être distribué dans son propre pays.

En 1990, le film sera d'ailleurs aussi sélectionné en compétition au Festival de Cannes, donc l'année où David Lynch remporte la Palme d'or pour Sailor et Lula. L'Oreille est un film minimaliste et graphiquement séduisant qui conjugue une certaine rigueur formelle à un classicisme dramaturgique souvent oppressant. De Karel Kachyna, décédé en 2004 à Prague, on connaît peu le reste de la filmographie, pourtant abondante avec plus de 60 longs-métrages, et cela en incluant ses nombreux films et séries réalisés pour la télévision tchèque. Il y aurait peut-être là-dedans des choses à découvrir.

L'Oreille (Ucho) passe en ce moment aux cinémas du Grütli, dans le cadre du cycle "Les printemps du cinéma tchèque".

23:47 Publié dans Cinéma, Festival de Cannes 1990 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

14/03/2015

"Inserts", la face cachée d'Hollywood

Inserts_jpg.jpgUn canapé de cuir qui semble trop grand pour ceux qui l'occupent et un couple visiblement excité, s'apprêtant à une partie de jambes en l'air, comme le suggère sans métaphore possible la position des jambes de la femme et celle de sa main agrippant l'entrejambe de son partenaire (Richard Dreyfuss). La coiffure de l'actrice indique que nous sommes plutôt dans les années trente (ou à un bal costumé, ce qui n'est pas le cas). La composition du plan ne dénote en revanche rien de particulier, sinon une atmosphère joyeuse et libérée qui était le propre de bon nombre de productions de ces années 70 plus subversives qu'aujourd'hui. Réalisé en 1975 par le peu prolifique John Byrum, Inserts (Gros plan en français) est un film curieux et rare. Il conte l'histoire d'un cinéaste prodige à Hollywood au temps du muet et contraint, dans les années 30, de réaliser des films pornographiques (destinés aux bordels) pour survivre. Le décès par overdose de son actrice principale va l'obliger à engager, pour certains inserts (c'est-à-dire des gros plans de pénétration sexuelle), la fiancée du bootlegger pour lequel il travaille.

Dévoilant l'une des faces cachées de la Mecque du cinéma, véritable nid à scandales dans les années 20 et jusqu'à l'instauration en 1934 du code Hays, assimilable à une censure, le film multiplie les allusions à plusieurs personnages réels (Erich von Stroheim, Jean Harlow, Wallace Reid) tout en s'interrogeant sur le thème de la manipulation, à commencer par celle du cinéma, univers en trompe l'oeil comme le dévoile une séquence du début du film. Le registre est celui de la comédie, par instants grinçante, et la forme celle d'un huis-clos. Mais sous le divertissement se cache la peinture noire d'un monde véritablement fascinant. Classé X (décision absurde au vu du film, et qui ne suffira pas à donner un statut culte à celui-ci) lors de sa sortie en salles, Inserts est une oeuvre quasi unique en son genre, parce qu'elle dépeint un univers auquel le cinéma s'intéresse peu et qu'en plus elle en délivre une grille de lecture décalée.

Inserts sera projeté lundi 16 mars à 20 heures aux Cinémas du Grütli, dans le cadre du cycle "Visions d'Hollywood" du Ciné-club universitaire.

21:21 Publié dans Cinéma | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |