22/02/2015

Kevin Azaïs, un César (mérité) et les Lumière

 
Quiconque a vu Les Combattants sait très bien pourquoi ses deux comédiens méritaient autant leurs César - Adèle Haenel comme meilleure actrice et Kevin Azaïs comme meilleur espoir masculin - et à quel point celui de la meilleure première oeuvre ne pouvait qu'échoir à ce métrage de Thomas Cailley. Film qui je l'espère ressortira dans les jours qui viennent à Genève, peut-être aux cinémas du Grütli, où il fut programmé l'été passé dans la foulée de sa sélection à la Quinzaine des réalisateurs cannoise. D'une cérémonie interminable et lénifiante, retenons justement la spontanéité bondissante de Kevin Azaïs, l'un des rares à ne pas avoir recraché son discours comme un bon élève appliqué.
 
Revoyons la séquence. Julie Gayet déchire l'enveloppe contenant le nom du gagnant, la réalisation split-screene sur les cinq comédiens en lice. Denis Podalydès lit le résultat. A l'énoncé de son nom, Kevin Azaïs bondit littéralement de son siège, embrasse sa copine, puis étreint longuement sa partenaire, Adèle Haenel. Derrière eux, on reconnaît Pierre Lescure et Thierry Frémeaux, respectivement président et délégué général du Festival de Cannes. Puis la productrice genevoise Pauline Gygax (à qui j'adresse un clin d'oeil amical si jamais elle tombe par hasard sur ces lignes) félicite Kevin, qui continue sa course en congratulant une partie de l'équipe des Combattants.
 
Une fois arrivé sur scène, après avoir rappelé à Podalydès ses débuts à ses côtés dans La Journée de la jupe, ce dont Podalydès ne semble pas se souvenir (au moins, il ne fait pas semblant), Kevin Azaïs remercie en vrac tous ceux qui lui passent par la tête, avouant qu'il n'a pas préparé de discours ("j'ai peut-être fait une bêtise", plaisante-t-il). Ouf! Il sera bien le seul durant cette longue soirée. Et on lui en sait gré. Il éclate de rire en remerciant les frères Lumière, cités sur le conseil de son frère, le comédien Vincent Rottiers, avant de s'éclipser en coulisses pour les points photos et presse. Pour le revoir, il faudra attendre La Belle Saison, titre du prochain film de Catherine Corsini, qui sortira en théorie au mois d'août.

22:11 Publié dans Cinéma | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

21/02/2015

"The Day of the Locust", la destruction d'Hollywood

Capture d’écran 2015-02-21 à 19.55.35.pngC'était une époque où il fallait faire la queue durant des heures pour découvrir un film. Ce n'était ni mieux ni moins bien. Juste différent. Mais qu'est-ce qui distingue une file d'attente d'une autre? Pas grand-chose sinon de petits détails. Ici, tous les personnages ont l'air plutôt âgés, la plupart des femmes ont des couvre-chefs, et Karen Black, qu'on reconnaît au centre - énorme vedette dans les années 70, on construisait même des films sur son nom, elle est bien oubliée aujourd'hui, et son décès en été 2013 a été annoncé dans une sorte d'indifférence générale -, tient un cornet à glace dans la main. A côté d'elle, un quidam semble lorgner la friandise. Tous ces gens sont également parqués et encerclés par un gros cordon rouge. Ils pourraient du reste attendre n'importe quel spectacle, et pas forcément un film.

Sorti en 1975, The Day of the Locust (Le Jour du fléau) se déroule en 1939. Il parle de cinéma, d'arrivisme, de l'aspiration au succès, du désespoir et du déclin qui peuvent s'ensuivre, des rapports entre réalité et fiction - l'une des séquences a vraisemblablement inspiré le Woody Allen de La Rose pourpre du Caire -, et indirectement de la destruction d'Hollywood. John Schlesinger, adaptant un roman de Nathanael West, y écorne le mythe sévèrement et à grands renforts de moyens. Car The Day of the Locust est un film très cher. Son échec à l'époque en fut d'autant plus cinglant. Oeuvre maudite toujours pas réhabilitée, critique virulente, voire violente, d'un monde du cinéma nombriliste et inhumain qui ne paraît plus avoir prise avec la réalité, galerie de personnages tous plus malfaisants les uns que les autres, le film offre il est vrai peu d'aspérités auxquelles se raccrocher. Les apparences y éclatent dans toutes les directions, le chaos se mue en débandade, la folie se transforme en lynchage collectif. L'un des films les plus importants de Schlesinger.

The Day of the Locust sera projeté le lundi 23 février à 20 heures à l'Auditorium Arditi dans le cadre du cycle Visions d'Hollywood du Ciné-club universitaire.

22:20 Publié dans Cinéma | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | | |

20/02/2015

"Sade": le Marquis et ses muses

sade.pngDaniel Auteuil regarde intensément Isild Le Besco qui, elle, ne le regarde absolument pas, préférant fixer un point hors-champ devant elle et lui tournant même le dos. Mais en même temps, elle baisse les yeux, signe d'une possible soumission à ce que cet homme est en train de lui dire. Le point est fait sur lui et non sur elle alors qu'il se trouve au second plan par rapport à l'objectif de la caméra. Il s'agit là d'un choix esthétique qui correspond à des exigences de mise en scène. Le héros du film, c'est en effet Auteuil, dans le rôle du Marquis de Sade et surtout dans un film de Benoît Jacquot finalement peu vu et peu montré depuis sa sortie en 2000. Isild Le Besco, qui deviendra dès ce film une sorte de muse pour Jacquot, y tient un plus petit emploi et était même presque aux débuts de sa carrière. Le film a connu un succès (ou un échec, c'est selon) relatif sans doute parce qu'il ne correspondait pas à l'idée que le public se faisait de Sade, souvent associé à un personnage pervers, subversif et animé de pulsions sexuelles destructrices.

Le récit se situe à une période charnière de la vie de l'écrivain, lors de son séjour dans une clinique, pendant la Terreur, de 1794 à la chute de Robespierre, chute qui le sauvera de l'échafaud alors qu'il avait été condamné à la guillotine par Fouquier-Tinville. Le Sade de Jacquot se situe dans la veine historique du réalisateur, et la reconstitution, la justesse, la précision intéressent ici autant le cinéaste que les rapports troubles que ses personnages entretiennent entre eux, Sade en tête. La multiplication des gros plans et des cadrages serrés autour des acteurs crée pourtant une harmonie intime qui vient briser ce strict contexte historique, dans un mouvement qui procède finalement à l'inverse de ce que filmera Jacquot dans l'éblouissant Les Adieux à la Reine en 2012. Auteuil domine clairement le film, entouré d'un aréopage de comédiennes formidables et modernes, telles Marianne Denicourt, Sylvie Testud et Jeanne Balibar. Voilà un métrage qui ne demande qu'à être réévalué.

Sade passe en ce moment aux Cinémas du Grütli, dans le cadre du cycle "Sade et le cinéma".

20:27 Publié dans Cinéma | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |