03/12/2014

Et si "Der Kreis" rapportait un Oscar à la Suisse?

kreis.jpgDeux hommes qui s'aiment. Leurs visages sont proches, se touchent presque, comme s'ils allaient s'embrasser. Autour d'eux, tout est extrêmement neutre. Un papier peint blanc crème, sans motifs ni cachet particulier. Des vêtements dans des teintes semblables, chemises quelconques n'indiquant aucune forme de mode et à peine l'époque à laquelle se situe cette histoire. La main du premier homme est posée sur la joue du second. L'image ne suggère aucune autre action. Mais de la tendresse et du désir flottent sur celle-ci, avec pourtant une certaine retenue que l'anxiété lisible dans le regard du premier homme traduit sans la nommer. Pudeur et inquétude, deux sentiments à l'oeuvre dans Der Kreis.

Les comédiens Sven Schelker et Matthias Hungerbühler sont les deux héros de Der Kreis de Stefan Haupt, qui dépeint l'histoire vraie d'Ernst Ostertag et Röbi Rapp. Organisation suisse clandestine pionnière de l'émancipation homosexuelle, "Der Kreis" a réellement existé et le film se déroule à Zurich, à la fin des années 50. Mais il mélange la fiction et des interviews actuelles des véritables protagonistes, désormais octogénaires, de cette love story qui finit bien. Ostertag et Rapp furent même le premier couple de mariés homosexuels de Suisse. Depuis sa présentation à Berlin en février 2014, le film a su toucher un public bien au-delà de la communauté qu'il représente. Déjà sélectionné dans plus de 70 festivals, lauréat d'une dizaine de prix, il a été choisi pour représenter la Suisse à la 87e cérémonie des Oscars le 22 février 2015, dans la catégorie meilleur film étranger. Et s'il le remportait? Dans le contexte actuel, l'hypothèse n'est pas exclue.

Der Kreis est actuellement à l'affiche en salles.

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02/12/2014

"Les Dames du Bois de Boulogne", Bresson avant Bresson

dames.jpgLe visage est ouvert, d'une pureté sépulcrale. Il suggère le repos éternel. Etendue sur des draps blancs, Maria Casarès fixe le plafond, vêtue d'une robe noire et d'une sorte de collier ou d'écharpe (on ne distingue pas trop) constellée de brillants formant autant de petits points blancs. Son regard coupe l'image à la diagonale, à rebours de la position du corps, qui crée imperceptiblement une seconde ligne diagonale. Les yeux sont éclairés par un halo blanc (lumière d'appoint) qui en fait ressortir la douceur. Les proportions entre noir et blanc sont à peu près équivalentes dans cette image.

Les Dames du Bois de Boulogne, c'est Bresson avant Bresson. Les exigences du cinéaste ne sont pas encore formalisées. Pour ce deuxième film, tourné sous l'Occupation, il s'inspire de Jacques le fataliste de Diderot. Cocteau écrit les dialogues et la distribution est relativement prestigieuse. Hormis Maria Casarès, on retrouve là Elina Labourdette (qui nous a quittés le 30 septembre dernier à l'âge de 95 ans), Paul Bernard et Lucienne Bogaert. Bresson s'en accommode, mais s'avoue déçu. Par la suite, dès 1951, il ne travaillera plus qu'avec des acteurs non-professionnels. Mais, qu'il le veuille ou non, le style est déjà là.

En quête d'épure, Bresson marque ainsi son désir de s'affranchir du classicisme et sa modernité est en marche. Le film bouscule les codes de l'époque. Par son travail sur le son comme sur les décors. Par l'austérité de certains cadrages comme par le jeu tout en retenue des comédiens. Tout cela éclate mine de rien dans cette image où le cinéaste parvient à masquer l'expressivité et à s'abstraire de tout pathos explicite. Les Dames du Bois de Boulogne est sans doute son premier film majeur.

Les Dames du Bois de Boulogne sera projeté le jeudi 4 décembre à 20 heures 30 au Cinéma Spoutnik dans le cadre du cycle "Lumière noire Robert Bresson".

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01/12/2014

"The Search", une histoire et des regards

the-search.jpgA chaque époque ses regards. Voici le jeune comédien Abdul Khalim Mamatsuiev dans un plan de The Search. Il observe quelque chose - ou quelqu'un - caché derrière une barrière. Il a l'air à la fois dur et innocent. Ce mélange résulte d'un travail de direction d'acteurs opéré sur le jeune garçon par celui qui a réalisé le film, Michel Hazanavicius. L'une des lattes de la barrière crée un léger effet d'ombre sur l'enfant. Ce qui a pour effet de souligner l'intensité de son regard, et pour certains d'en rajouter dans le pathos. Mais cette image, c'est aussi celle d'une main qui s'agrippe et protège son jeune héros d'un extérieur dont il se méfie. A raison. The Search est un remake, certes très lointain, d'un film oublié de 1947, The Search (Les Anges marqués) de Fred Zinnemann, avec Montgomery Clift. Les intrigues sont différentes, sauf qu'un enfant occupe dans l'une et l'autre une place capitale.

the search2.jpgSeconde image, voici le jeune Ivan Jandl (décédé en 1987) dans le film original, ici avec Monty Clift qu'on reconnaît en amorce. Il avait à l'époque à peu près le même âge que le jeune Abdul du film d'Hazanavicius. Mais l'expression de son regard n'est pas du tout la même. Plus triste, d'un désespoir probablement difficile à simuler à cet âge, et surtout plus datée, finalement symptomatique du cinéma mélodramatique de l'immédiat après-guerre. Hazanavicius ne s'est pas du tout attardé sur ces détails et ces différences, et n'a sans doute même pas revu le film de Zinnemann. Les rimes que suggèrent les deux oeuvres entre elles sont donc probablement inconscientes. En les mettant côte à côte, on découvre, quelque part, comment le regard que nous-même portons sur les regards a lui aussi évolué.

The Search (de Michel Hazanavicius) est actuellement à l'affiche en salles.

23:34 Publié dans Cinéma, Festival de Cannes 2014 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |