08/02/2015

Berlinale 2015, un peu de violence, de l'exotisme et Léa Seydoux

 

Berlinale 2015 – troisième jour – 7 février

Ixcanul, de Jayro Bustamante (Guatemala/France, 2015) – Compétition

ixcanul1.jpgUne jeune fille et un volcan. L’esthétisme de ce plan ne traduit pas tout à fait l’atmosphère d’un film aussi attachant qu’intelligent. Soit l’histoire d’une jeune femme, Maria, 17 ans, destinée à épouser un fermier et surtout désireuse de savoir ce qu’il y a au-delà de son territoire, de l’autre côté de cette montagne qui lui fait face depuis toujours. Ixcanul pose le problème du rapport entre l’homme et son environnement et des conditionnements culturels qui en découlent. Le monde paysan guatémaltèque y est filmé de manière généreuse et bigarrée, et sans ce naturalisme souvent de mise dans le cinéma du Sud. Rien de fracassant à l’arrivée, mais le plaisir de découvrir un cinéaste dont on ignore tout des précédents travaux.

Journal d’une femme de chambre, de Benoît Jacquot (France/Belgique, 2015) – Compétition

journal-d-une-femme-de-chambre.jpgQue regarde ainsi Léa Seydoux, sinon le monde qui l'entoure? Après un rôle clé dans Les Adieux à la Reine en 2012, la comédienne retrouve Benoît Jacquot pour cette nouvelle adaptation du célèbre roman d'Octave Mirbeau, précédemment mis en images par Jean Renoir et Luis Bunuel. Un film sur les rapports de classe et les clivages sociaux dans une France d'il y a à peine un siècle encore très archaïque. Le film épouse le point de vue de son héroïne dans une succession de plans dans lesquels Célestine s'affirme en prenant possession de l'espace et en investissant la société d'une forme d'insolence extrêmement moderne. On y retrouve cette fluidité des mouvements dans la manière si particulière dont Jacquot filme ses personnages dans des couloirs et autres lieux clos. Il y a quelque chose de La Fille seule (et ses couloirs d'hôtel de luxe) et des Adieux à la Reine (le microcosme versaillais si codifié) dans ce Journal d'une femme de chambre clairement dominé par son actrice, qui paraît se bonifier d'un film à l'autre. Léa Seydoux se fond à merveille dans le rôle et dans un film où les moeurs n'occupent pas le devant de l'écran et c'est tant mieux. Comme s'il s'agissait aussi de rompre avec cette thématique de la perversion souvent centrale dans les rapports entre maîtres et domestiques. Une lecture très juste.

Victoria, de Sebastian Schipper (Allemagne, 2015) - Compétition

victoria.jpgCe jeune homme portant une cagoule sur le visage et un pistolet dans la main, visant un point hors-champ au sol, renvoie à une réalité anxiogène et n'a rien de rassurant. Victoria est justement un film qui ne se veut à aucun instant rassurant. Il se déroule durant une nuit et une matinée, et démarre dans une boîte glauque où une jeune femme rencontre quatre potes bourrés qui l'entraînent avec eux. Que va-t-il se passer? A quel moment les choses vont-elles commencer à déraper, puisque tout nous indique qu'un dérapage va survenir? Formellement très réaliste, le film de l'Allemand Sebastian Schipper ne quitte pas ses personnages d'une semelle, les suivant dans leur dérive nocturne sans fin, avec une sorte d'incandescence bouillonnante et une liberté paradoxalement étouffante. Déviant sensiblement vers le fait-divers tragique, le film prend corps avec ses personnages, bruts et inquiétants, dans une sorte de fuite dont l'issue ne parvient à se dessiner qu'aux ultimes instants de ce très long-métrage (2 heures 20). Le naturalisme formel tend parfois à l'exercice de style, et même à la vaine démonstration, mais le climat de tension et de folie présent dès les premiers plans ne se relâche jamais. Et cela grâce à une mise en scène tendue et concentrée, qui ne s'autorise ni digression ni même de respirations. Un film qui prend parfois à l'estomac et force in fine l'admiration.

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06/02/2015

Berlinale 2015, Kidman vs. Rampling, 0 à 1

Berlinale 2015 - deuxième jour - 6 février

Taxi, de Jafar Panahi (Iran, 2015) - Compétition

taxi.jpgVoici Jafar Panahi avec deux des "comédiennes" de son nouveau film, Taxi. Le lieu, l'intérieur d'un taxi, est unique. Dans une démarche qui fait parfois penser à celle d'un Kiarostami (Le Goût de la cerise, Et la vie continue), Panahi raconte le monde depuis son véhicule. Le chauffeur de taxi, c'est lui, et les différents passagers qu'il va prendre (un homme blessé avec son épouse, sa propre nièce, deux femmes et leurs poissons rouges, un cinéphile qui lui demande des conseils) font état chacun à leur manière de la société iranienne d'aujourd'hui. Le procédé est simple, usant sans en abuser de la mise en abyme, et il permet surtout au cinéaste de s'exprimer. On sait en effet les ennuis de Panahi avec le gouvernement iranien. Accusé de propagande contre le système, il a été condamné à vingt ans d'assignation à résidence. Il lui est impossible de quitter son pays, et même de faire des films. Ce qui ne l'empêche pas de continuer à en réaliser, contre vents et marées. Par solidarité, les festivals les sélectionnent. This Is Not a Film à Cannes en 2011, Closed Curtain à Berlin en 2013, et aujourd'hui Taxi, à nouveau à la Berlinale. Un minimalisme qu'on verrait bien au palmarès.

Queen of the Desert, de Werner Herzog (USA, 2015) - Compétition

queen.jpgL'affiche annonce la couleur. Celle d'une fresque plus romantique qu'historique, avec quelques stars à son générique - Nicole Kidman et Robert Pattinson, curieusement plus gros qu'elle, alors qu'il n'a qu'un rôle secondaire dans le film - et un peu de sable pour suggérer le désert. Même s'il s'agit là d'une affiche productionnelle, elle ressemble de près au film d'Herzog tel qu'il a été montré aujourd'hui à Berlin. Fresque romanesque au romantisme éculé plus que portrait historique, Queen of the Desert est centré sur la vie de Gertrude Bell, historienne et romancière, membre des services secrets britanniques et médiatrice pour la politique au Moyen-Orient au début du XXe siècle. Figure de légende dans les pays arabes, elle est parfois dépeinte comme une Lawrence d’Arabie au féminin. Mais Nicole Kidman a ses limites, et le film aussi. Quelques tempêtes de sable, les apparitions cocasses de Robert Pattinson en Lawrence d'Arabie, une course de dromadaires, et c'est à peu près tout. Le reste n'est que léthargie et clichés. Un Herzog académique, désuet et sans grand intérêt.

45 Years, d'Andrew Haigh (Grande-Bretagne, 2015) - Compétition

45years.jpgTom Courtenay et Charlotte Rampling forment un couple tout à fait probable. Alors que tous deux s'apprêtent à fêter leurs 45 ans de mariage, la découverte d'un corps congelé dans les Alpes suisses, celui de la première fiancée du mari, disparue il y a près de cinq décennies, va venir fissurer ce bonheur apparent. Le film est structuré en plusieurs journées, montrant comment le doute s'immisce petit à petit dans le cerveau d'une épouse qui découvre que même morte depuis longtemps, sa rivale a probablement conditionné l'existence et les choix de son époux. Andrew Haigh opte pour une mise en scène sobre et classique, faisant confiance, à raison, à ses deux formidables comédiens, et la force de 45 Years réside avant tout dans le détail. Lucide plus que cruel, le film lorgne par instants vers le Haneke d'Amour, certes sans la rigueur ni la sécheresse de sa mise en scène. Un écrin pour deux grands acteurs.

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05/02/2015

Berlinale 2015, ouverture mollassonne

Berlinale 2015 - premier jour - 5 février

Nadie quiere la noche, d'Isabel Coixet (Espagne/France/Bulgarie, 2014) - Film d'ouverture - Compétition

NOBODY.jpgJuliette Binoche dans le Grand Nord et dans la peau de Josephine Peary, épouse d'un célèbre explorateur parti à la découverte du Pole Nord au début du XXe siècle. En ouverture de la 65e Berlinale, on ne peut pas dire que Nadie quiere la noche (Nobody Wants the Night) d'Isabel Coixet soit le film le plus exaltant du monde. Même si Binoche sait par moment surprendre et donner à ce personnage plutôt ingrat un certain relief, le film ne trouve pas tout à fait son rythme. Récit d'aventures composant avec une nature hostile et meurtrière, mais aussi par instants quête intérieure peinant à crever la surface uniforme d'une narration par trop linéaire, ce portrait d'une femme d'un autre temps n'évite pas non plus l'académisme un brin corseté qu'on aimerait bien voir disparaître dans les eaux glacées du pays inuit où il se déroule.

Pour cela, il aurait sans doute fallu que l'Espagnole Isabel Coixet s'inspire un peu du travail d'une cinéaste comme Andrea Arnold, qui récupère la matière brute et viscérale de la nature qu'elle met en scène pour mieux la recracher en images convulsives, tripales et poétiques, exemple dans son adaptation impossible du Wuthering Heights d'Emily Brontë. Rien de tel dans Nadie quiere la noche, représentation honorable et jamais subversive d'un scénario centré sur le dépassement de soi et dans lequel la vision de l'espace souffre aussi d'une impossibilité à filmer la nature de plein fouet (le film est en partie tourné en studio). Reste à savoir si ce film d'ouverture, qui plus est en compétition, donnera le ton de cette Berlinale, nous faisant déjà regretter l'époque où Benoît Jacquot (Les Adieux à la Reine) ou les frères Coen (True Grit) eurent les honneurs d'ouvrir les feux du festival.

Date de sortie du film en Suisse romande: automne 2015.

PS: Durant le Festival de Berlin, ce blog traitera essentiellement des films montrés en compétition ou en sélection officielle. Les embargos - à savoir ne rien écrire sur un film avant sa première projection officielle - seront respectés.

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