17/11/2014

"Winter Sleep", plus grand que nature

Winter-Sleep.jpgPaysage magnifique pour action silencieuse. Ici une ville à flanc de colline, dans un horizon recouvert de neige, sous un ciel nuageux mais pas réellement menaçant. Toutes les maisons sont de la même couleur brun ocre, suggérant un curieux effet bichrome. Un gros rocher, peut-être dominé par les vestiges d'un château ou d'une tour, surplombe une ville d'où la vie ne semble surgir qu'au gré de petites lumières disséminées sur son flanc droit. A droite de l'image, une route, elle aussi enneigée, amorce une diagonale au centre du plan. Une camionnette, phares allumés, roule en direction de la droite. C'est le seul mouvement suggéré à l'intérieur de l'image. La couleur orange du véhicule tranche avec le reste.

Rigueur du cadrage, beauté de la composition, ce plan de Winter Sleep est symptomatique du cinéma de Nuri Bilge Ceylan et évoque quelque part aussi le plan d'ouverture d'Uzak, l'un des précédents films du cinéaste turc. Large et majestueux, il fait office de pause et de respiration dans un film pourtant plus bavard qu'on ne pourrait le penser et surtout moins contemplatif qu'on est en droit de le supposer. Ce qu'il montre du rapport à la nature est un rien ambigu. L'homme semble ici perdu dans un monde sauvage - en l'occurrence l'Anatolie centrale - et pourtant sa présence se sent partout. Jusque dans les lignes traçant avec élégance des sentiers dans la neige et autour des habitations. Palme d'or à Cannes, Winter Sleep est une oeuvre d'esthète équilibriste.

Winter Sleep est actuellement à l'affiche aux Cinémas du Grütli.

17:08 Publié dans Cinéma, Festival de Cannes 2014 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

14/11/2014

Dans "Le Voyou", qui Claude Lelouch vise-t-il?

voyou.jpgVoici un homme - on reconnaît Jean-Louis Trintignant - face à l'objectif de la caméra, la visant avec un pistolet. Par prétérition, c'est sur nous, les spectateurs, qu'il semble vouloir tirer. La texture de l'ensemble apparente l'image à un extrait de polar. Et c'est effectivement le cas, puisqu'il s'agit du Voyou de Claude Lelouch, une histoire de vengeance curieusement structurée, du moins dans mon souvenir. Ce film de 1970 est en effet divisé en deux parties, mais Lelouch les inverse, non sans créer une de ces confusions narratives dont il a parfois le secret (exemple également dans La Belle histoire et ses sauts temporels). Le Voyou est relativement à part dans la filmographie de Lelouch, l'histoire d'amour et le motif de la rencontre étant tous deux ici relégués au second plan, voire absents de la fiction.

Ce motif en caméra subjective - un homme nous vise et feint de nous tirer dessus - est récurrent dans l'histoire du cinéma. Il est même l'un des premiers à signaler historiquement l'interaction possible, dans un cadre fictionnel, entre un personnage et son public. On le retrouvait en effet déjà en 1903, dans The Great Train Robbery d'Edwin Stanton Porter (image ci-dessous, en version colorisée), via un plan fondateur qui a presque une valeur iconique tant il est connu. Il est hautement probable que les cinéastes aient cette référence en tête lorsqu'ils mettent en boîte un plan analogue à celui-ci - il y en a des exemples chez Tarantino et bien d'autres. Sa présence dans Le Voyou de Lelouch prouve finalement l'éclectisme d'un cinéaste dont la palette graphique s'avère plus large que celle à laquelle certains voudraient le réduire.

Great-Train-Robbery.jpg

Le Voyou sera projeté samedi 15 novembre à 20 heures 45 aux Cinémas du Grütli, dans le cadre d'une rencontre avec Claude Lelouch, qui sera là pour en parler.

20:47 Publié dans Cinéma | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

13/11/2014

Objets célestes invisibles et paradoxes cosmiques dans "Interstellar"

INTERSTELLAR.jpgVoici deux objets célestes. Le premier, petite sphère noire perdue dans l'éther, semble s'approcher du second, qui ressemble à une grosse masse sombre entourée d'anneaux visiblement très différents de ceux de Saturne. Il s'agit en fait d'un trou noir. Ou plus exactement de sa représentation, puisque personne ne sait véritablement à quoi ils ressemblent de près. Ils sont parmi les objets les plus compacts de l'univers. La force de leur champ gravitationnel est telle que ni la matière ni la lumière ne peuvent s'en échapper. D'où l'impossibilité de les observer: ils ne peuvent ni émettre ni réfléchir de la lumière. Seule leur action gravitationnelle permet de les localiser ou de les identifier. Trois paramètres suffisent à les déterminer: leur masse, leur charge électrique et leur moment cinétique. Attardons-nous sur ce dernier.

Par la relativité générale (d'Einstein), le moment cinétique, assimilable à un torseur, induit que tout corps en rotation va avoir tendance à entraîner l'espace-temps qui l'environne. D'où la distorsion que ce dernier subit dans ce cas-là. Une distorsion spatio-temporelle dans laquelle celui qui passerait serait "englouti". Avec pour conséquence un autre déploiement de l'espace, sans doute plus courbe, et un écoulement de temps différent (les deux étant liés). Dans Interstellar, Christopher Nolan bâtit son intrigue sur ces notions, aussi vertigineuses que complexes. Il donne à voir l'irreprésentable et les différents paradoxes qui peuvent en découler. On sait qu'en théorie, la courbure de l'espace-temps, comme son champ gravitationnel, deviennent infinis au centre d'un trou noir. Cette région s'appelle une singularité gravitationnelle, mais pour la décrire, les outils physiques actuels ne suffisent pas. Dans Interstellar, Nolan suggère des éléments de réponse et une hypothèse. L'un des films de l'année, mais ai-je besoin de vous le répéter?

Interstellar est actuellement à l'affiche en salles

23:14 Publié dans Astrophysique, Cinéma, Sciences | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | | |