02/12/2014

"Les Dames du Bois de Boulogne", Bresson avant Bresson

dames.jpgLe visage est ouvert, d'une pureté sépulcrale. Il suggère le repos éternel. Etendue sur des draps blancs, Maria Casarès fixe le plafond, vêtue d'une robe noire et d'une sorte de collier ou d'écharpe (on ne distingue pas trop) constellée de brillants formant autant de petits points blancs. Son regard coupe l'image à la diagonale, à rebours de la position du corps, qui crée imperceptiblement une seconde ligne diagonale. Les yeux sont éclairés par un halo blanc (lumière d'appoint) qui en fait ressortir la douceur. Les proportions entre noir et blanc sont à peu près équivalentes dans cette image.

Les Dames du Bois de Boulogne, c'est Bresson avant Bresson. Les exigences du cinéaste ne sont pas encore formalisées. Pour ce deuxième film, tourné sous l'Occupation, il s'inspire de Jacques le fataliste de Diderot. Cocteau écrit les dialogues et la distribution est relativement prestigieuse. Hormis Maria Casarès, on retrouve là Elina Labourdette (qui nous a quittés le 30 septembre dernier à l'âge de 95 ans), Paul Bernard et Lucienne Bogaert. Bresson s'en accommode, mais s'avoue déçu. Par la suite, dès 1951, il ne travaillera plus qu'avec des acteurs non-professionnels. Mais, qu'il le veuille ou non, le style est déjà là.

En quête d'épure, Bresson marque ainsi son désir de s'affranchir du classicisme et sa modernité est en marche. Le film bouscule les codes de l'époque. Par son travail sur le son comme sur les décors. Par l'austérité de certains cadrages comme par le jeu tout en retenue des comédiens. Tout cela éclate mine de rien dans cette image où le cinéaste parvient à masquer l'expressivité et à s'abstraire de tout pathos explicite. Les Dames du Bois de Boulogne est sans doute son premier film majeur.

Les Dames du Bois de Boulogne sera projeté le jeudi 4 décembre à 20 heures 30 au Cinéma Spoutnik dans le cadre du cycle "Lumière noire Robert Bresson".

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01/12/2014

"The Search", une histoire et des regards

the-search.jpgA chaque époque ses regards. Voici le jeune comédien Abdul Khalim Mamatsuiev dans un plan de The Search. Il observe quelque chose - ou quelqu'un - caché derrière une barrière. Il a l'air à la fois dur et innocent. Ce mélange résulte d'un travail de direction d'acteurs opéré sur le jeune garçon par celui qui a réalisé le film, Michel Hazanavicius. L'une des lattes de la barrière crée un léger effet d'ombre sur l'enfant. Ce qui a pour effet de souligner l'intensité de son regard, et pour certains d'en rajouter dans le pathos. Mais cette image, c'est aussi celle d'une main qui s'agrippe et protège son jeune héros d'un extérieur dont il se méfie. A raison. The Search est un remake, certes très lointain, d'un film oublié de 1947, The Search (Les Anges marqués) de Fred Zinnemann, avec Montgomery Clift. Les intrigues sont différentes, sauf qu'un enfant occupe dans l'une et l'autre une place capitale.

the search2.jpgSeconde image, voici le jeune Ivan Jandl (décédé en 1987) dans le film original, ici avec Monty Clift qu'on reconnaît en amorce. Il avait à l'époque à peu près le même âge que le jeune Abdul du film d'Hazanavicius. Mais l'expression de son regard n'est pas du tout la même. Plus triste, d'un désespoir probablement difficile à simuler à cet âge, et surtout plus datée, finalement symptomatique du cinéma mélodramatique de l'immédiat après-guerre. Hazanavicius ne s'est pas du tout attardé sur ces détails et ces différences, et n'a sans doute même pas revu le film de Zinnemann. Les rimes que suggèrent les deux oeuvres entre elles sont donc probablement inconscientes. En les mettant côte à côte, on découvre, quelque part, comment le regard que nous-même portons sur les regards a lui aussi évolué.

The Search (de Michel Hazanavicius) est actuellement à l'affiche en salles.

23:34 Publié dans Cinéma, Festival de Cannes 2014 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

27/11/2014

Dans "Un illustre inconnu", un réel fragmenté puis diffracté

inconnu.jpgL'homme - Mathieu Kassovitz - est seul, le regard vide, et fixe son reflet dans une glace. Il ne fait pas que ça. Il arrache également un masque (en latex) qui lui recouvrait partiellement le visage. Devant lui, une table sur laquelle sont posés différents objets en rapport avec le maquillage ou son processus inverse. Les cheveux de Kassovitz sont presque aussi gris que son costume. L'éclairage est sombre, peu accueillant, et bute sur les boiseries de la paroi qui n'aident guère à diffuser la lumière. C'est évidemment l'effet géométrique qui frappe dans ce plan. Il résulte de la juxtaposition de plusieurs miroirs, au moins deux, qui démultiplient, diffractent ou fragmentent les reflets selon l'angle de prise de vues. Kassovitz apparaît ainsi deux fois. Dans la partie gauche, illusion oblige, il est coupé en deux. On peut s'amuser à isoler le coin en haut à gauche, délimité par les bordures du miroir, de façon à ne voir que les yeux de Kassovitz trouer l'écran, mais cette fois dans son bord droit. Cela induit presque un plan dans le plan, une image dans l'image respectant même les proportions du format choisi.

inconnu3.png

Peu spectaculaire, ce plan d'Un illustre inconnu résume bien le film de Matthieu Delaporte, qui y traite des thèmes du double (clairement exposé dans cette image) et de l'identité. Il suggère aussi une mise en scène plus monacale que dans moult productions françaises. Le leitmotiv fantastique - le latex qu'on ôte du visage - renvoie indirectement à quelques classiques, tels Le Testament du Docteur Cordelier de Renoir ou Les Yeux sans visage de Franju. Par prétérition, on peut en déduire qu'Un illustre inconnu n'appartient à aucun genre en propre et que peut-être, il n'entretient aucun lien social avec le monde tel qu'on le connaît. Le visionnement du film confirme effectivement tout cela.

Un illustre inconnu est actuellement à l'affiche en salles.

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