22/11/2014

Dans "Vie sauvage", un certain sens de la picturalité

viesauvage.jpgDes oiseaux et des hommes. Les premiers, de blancs canards qui n'ont rien de sauvage, sont en cage, et les seconds en liberté. Un seul adulte (Mathieu Kassovitz) sur cette image, entouré d'une dizaine de jeunes dans son sillage, presque en arroi. Il est également le seul à faire quelque chose, soit porter des cages, au nombre de trois - on distingue la troisième derrière son dos. Les autres personnages sont inactifs, discutent, fument ou boivent (à en croire les cadavres de bouteilles de bière sur la table à gauche). Deux filles se détachent, à gauche du plan, et l'une d'entre elles domine même le groupe, juchée sur un banc. Tous regardent devant eux, dans la même direction que Kassovitz, vers un hors-champ où celui-ci se dirige. Arbres et cailloux en guise de décor nous signalent que nous sommes en campagne, mais pas loin de toute civilisation.

Il y a clairement ici un double paradoxe, ou plutôt une double opposition entre les éléments qui composent l'image. Les occurrences thématiques sont claires - la liberté (animaux encagés, hommes libres) et la responsabilité (adulte au travail, ados inactifs et insouciants) - mais pas oppressantes. On ne sent pas ici de volonté de constat, quel qu'il soit, ni de jugement moral à l'oeuvre là-derrière. L'ensemble dégage même une tranquillité d'autant plus surprenante que l'effet de groupe pourrait provoquer l'inverse. Situé vers la fin de Vie sauvage, ce plan nous rappelle combien son auteur, Cédric Kahn, possède un sens de la picturalité tout à fait remarquable. De Trop de bonheur (en 1994) à Roberto Succo (2001), son cinéma sait triompher des contraintes (de groupe, de tournage en extérieur) d'une manière naturelle, presque coulante. Il y a de la vérité dans Vie sauvage, et même si Kassovitz le renie, il s'agit là de l'un de ses meilleurs rôles.

Vie sauvage est actuellement à l'affiche en salles.

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21/11/2014

Quand Mike Nichols débutait, face à une Liz Taylor déchaînée

whos-afraid-of-virginia-woolf.jpgElizabeth Taylor vociférant devant un Richard Burton indifférent, possiblement exaspéré. Un couple mythique qui se déchire devant la caméra. Celui qui a mis en scène ce plan nous a quittés mercredi. Mike Nichols avait 83 ans et Qui a peur de Virginia Woolf? (Who's Afraid of Virginia Woolf?), réalisé en 1966, d'après la célèbre pièce homonyme d'Edward Albee, marquait ses débuts au cinéma. L'année suivante, il signera Le Lauréat (The Graduate), qui lui assurera gloire et honneurs. Mais revenons à ce premier film, projet totalement casse-gueule sur lequel n'importe quel tâcheron se serait brisé les dents et grillé définitivement aux yeux de la profession. Pas Mike Nichols. Il assure, comme on dit. Devant sa caméra, il doit diriger deux monstres sacrés en crise. Voilà qui tombe à pic, les deux personnages de la pièce/du film passent leur temps à se déchirer et à avaler whisky sur whisky.

Scène de ménage en huis-clos, Qui a peur de Virginia Woolf? est sans doute, avec Reflets dans un oeil d'or de Huston et les deux Losey tournés en 1968, Boom! et Cérémonie secrète, l'un des derniers grands rôles de Liz Taylor. Démente, surréelle, géniale, elle abolit les frontières entre réalité et fiction, comme si l'écran devenait le miroir grossissant de ses démons intérieurs. Elle obtient du reste l'Oscar pour ce rôle. Logique! En face d'elle, il faut imaginer ce cinéaste débutant, certes déjà connu pour ses mises en scène de théâtre, mais sans doute un peu gauche, peut-être impressionné par tout ce qui se joue devant lui. Il n'en paraîtra jamais rien. C'est en 2007 qu'il a signé son ultime film, La Guerre selon Charlie Wilson (Charlie Wilson's War). Une histoire de conflit, là encore. RIP.

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19/11/2014

La mise en scène du regard dans "Une nouvelle amie"

amie.jpgUne femme et un homme. On reconnaît aisément Anaïs Demoustier et Raphaël Personnaz. Deux des meilleurs comédiens français actuels, soit dit en passant, mais là n'est pas le sujet de ce billet. Assis sur un canapé brun clair, ils fixent un point hors-champ. D'évidence, ils forment un couple. Rien ne l'indique, mais on peut le sentir à travers différentes nuances. La proximité de leurs corps, qui ne se touchent pas mais presque, un je-ne-sais-quoi dans l'attitude, l'alliance au doigt de Personnaz, et une sorte de symétrie des personnages que vient souligner cette harmonie discrète dans les couleurs de leurs vêtements.

Ce couple n'est en revanche pas connoté socialement ou culturellement. Il ne fait pas bobo, ni petit bourgeois, ni artiste, ni affairiste, ni rien du tout d'approchant, mais affiche une neutralité qu'on retrouve du reste dans toute l'image. Couleurs plutôt ternes, mobilier sans cachet, objets sans réelle fonction, à peine voit-on le verre de vin rouge que Personnaz tient dans ses mains.

En bas à droite, on aperçoit le genou de quelqu'un. C'est ce quelqu'un que les deux personnages fixent. Fixent et écoutent, le son hors-champ étant parfois aussi capital que l'image. Ils sont attentifs, elle vaguement interdite, lui un peu étonné. Encore que... La vision d'Une nouvelle amie d'Ozon nous apprend rapidement de quoi il en retourne, via son personnage central, incarné par un Romain Duris découvrant, suite au décès de sa jeune épouse, son désir de se travestir en femme. Le hors-champ suggéré par cette image est donc en rapport avec cette thématique de l'inversion, qui n'a pourtant ici rien de sexuel.

Intelligemment, François Ozon a choisi de ne montrer aucune photo de Duris en femme dans sa promotion. Ni l'affiche ni les sites officiels ne dévoilent cet aspect du personnage, et c'est tant mieux, le véritable sujet du film étant in fine le regard de l'autre, des autres. Dans le cinéma d'Ozon, où il est fréquemment question de mise en scène du regard, cette image prend alors tout son sens.

Une nouvelle amie est actuellement à l'affiche en salles.

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