23/01/2015

Ombres et lumière dans le "Faust" de Murnau

faust.jpgLe personnage qui se tient au centre de cette image occupe presque toute la pièce où il se trouve. Est-il trop grand ou ladite pièce trop basse de plafond, trop petite? Ou s'agit-il simplement d'un effet de perspective? Il tient une petite boîte entre ses mains et observe de côté avec un air méfiant et dur. Lui, c'est Faust, incarné par cet immense comédien que fut Emil Jannings. Adossé à lui, une statue se trouve nichée dans le mur. Et en face de lui, au-dessus d'un meuble du style commode, un reflet de lumière découpe un rectangle imparfait. La même source de lumière éclaire le meuble obliquement. Ce jeu d'ombres et de lumière est essentiel dans ce plan, comme dans tout le film de Murnau. Il crée même un espace propre au film, une sorte de dimension parallèle aux influences picturales - Rembrandt, Georges de La Tour, pour ne citer qu'eux - constantes.

Il suggère également une dualité basique, entre bien et mal, tout comme une relecture des codes esthétiques de l'époque, y compris ceux de l'expressionnisme allemand. Nous sommes en 1926, presque à la fin du muet, et celui-ci parvient enfin à s'imposer comme art à part entière, dépassant le strict cadre illustratif qu'il proposait dans sa préhistoire pour devenir un langage en soi et traduire en signes palpables les obsessions poétiques de ses auteurs. Murnau au sommet? Oui. Mais cela dit, Murnau n'est jamais ailleurs qu'au sommet, dans toutes ses réalisations. Sur Faust, une légende allemande, on relira avec intérêt l'essai d'Eric Rohmer, L'organisation de l'espace dans le Faust de Murnau, éditions Cahiers du Cinéma.

Faust de F.W. Murnau sera projeté dimanche 25 janvier à 17 heures au Victoria-Hall, avec improvisations à l'orgue de Wolfgang Seifen, dans le cadre des Concerts du dimanche de la Ville de Genève. Pour les billets, cliquer ici.

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21/01/2015

Dans "Il Capitale umano", les apparences ne sont jamais sauves

il-capitale-umano1.jpgScène de banquet, soirée mondaine, réunion huppée. Voici plusieurs images, disséminées dans ce billet, de la même séquence de Il Capitale umano, rebaptisé Les Opportunistes en français. Autour d'une table, des gens s'observent et plaisantent, jouant le jeu des apparences et des convenances sociales en champ-contrechamp. On y reconnaît certains comédiens, d'autres pas. Il s'agit d'une des séquences clé du film. D'abord parce qu'elle réunit tous les personnages de cette histoire, à une exception près. Et ensuite parce qu'on la retrouve disséminée à son tour dans chacune des parties du récit, lesquelles reflètent tour à tour le point de vue des différents personnages.

n-il-capitale-umano3.jpgLa mondanité en question est en réalité une remise de prix. Elle se déroule juste avant un accident qui causera la mort d'un inconnu et qui mettra en cause la plupart des personnes qu'on découvre sur ces images. Ce type de narration fragmentée, assez rarement utilisée, est souvent casse-gueule au cinéma. Dans ce film de Paolo Virzi, elle fonctionne parfaitement. Et cette apparente harmonie, ces sourires forcés, cette bonne humeur de circonstance, ne vont pas tarder à se fissurer et à voler en éclats.

il-capitale-umano4.jpgIl Capitale umano (Les Opportunistes) est actuellement à l'affiche en salles.

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20/01/2015

Dans "Durak", le monde court à sa perte et ne le sait pas

Durak_07.jpgQuatre hommes autour d'une table. Ils boivent et mangent. S'empiffrent serait plus juste. Nourriture et boissons occupent chaque millimètre de la tablée. Au point qu'il n'y a littéralement plus de place pour autre chose. Ils sont tous gras, adipeux, plutôt âgés. Quatre hommes bâfrent, donc, pendant qu'un cinquième les regarde. Il se tient au bout de la table, revêtu d'une sorte d'anorak rouge - signe indirect de son appartenance sociale, visiblement pauvre -, les bras le long du corps, probablement cachés sous la table. Son regard n'est pas aisé à décrire. Un mélange de tristesse, d'impuissance, de regrets et de dureté. Au fond de la salle, il y a foule. On devine un attroupement de gens qui dansent, semblent s'amuser et sans doute fêter quelque chose. Il ne semble pas y avoir de contacts entre les danseurs et les mangeurs.

Sur cette image de Durak, du Russe Yury Bykov, on peut dégager trois groupes. Celui formé par les quatre hommes qui mangent, celui des fêtards au fond (auquel on peut rattacher la femme qui se détache sur la gauche) et celui - un singleton, pour puiser dans le jargon mathématique et ensembliste - avec le jeune homme interloqué en bout de table. Ces trois ensembles n'ont a priori pas d'intersection et hormis l'espace dans lequel ils se trouvent, rien ne semble les relier. Appelons cela de l'indifférence, de l'incommunicabilité ou ce qu'on voudra d'approchant. Dans tous les cas, il s'agit du sujet du film. En l'occurrence, le jeune homme est là à cette table pour tenter de sauver 800 personnes vivant dans un immeuble au bout de la ville. Immeuble qui menace justement de s'effondrer au beau milieu de cette joyeuse (ou sinistre?) nuit de festivités. Et que constatons-nous sur l'image ci-dessus? Que personne ne l'écoute, que personne ne semble prêter attention à lui. Tel est le drame qui se joue dans Durak, incroyable fiction et choc du dernier Festival de Locarno. Le film décrit un monde qui court à sa perte mais ne le sait pas. Notre monde? Oui!

Durak (The Fool) est actuellement à l'affiche en salles.

22:20 Publié dans Cinéma, Festival de Locarno 2014 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |