12/11/2014

"Tapis rouge", un coup de coeur inattendu

tapis.jpgSoit un groupe de jeunes, visiblement des potes, qui prennent la pose devant l'objectif, des sacs de voyage à leurs pieds. Ils sont sept. Cinq blacks et deux Blancs. Les trois premiers ont l'air grave, deux d'entre eux croisent les bras, le troisième (tout à gauche) a une capuche sur la tête. Les quatre autres semblent en revanche s'amuser, déconner devant la caméra, reproduisant une gestuelle qui est généralement l'apanage du selfie. Sauf que ceci n'est pas un selfie. Derrière eux, un car gris métallisé nous indique qu'ils vont sans doute embarquer pour un voyage. Une destination qui les met presque tous en joie.

Ce visuel ressemble davantage à une photo de tournage qu'à un plan de film. Il est également reproduit, comme on peut voir à la fin de ce texte, sur l'affiche de Tapis rouge du Genevois Frédéric (ou Fred) Baillif, long-métrage (et sa première fiction) en compétition au Festival Tous Ecrans. Ce qu'il raconte? L'histoire d'une bande de jeunes banlieusards qui galèrent et qui sollicitent l'aide d'un centre pour réaliser leur rêve, faire un film. Leur odyssée devient alors le sujet même du film, dans un processus de mise en abyme tout à fait étonnant. Documentaire et fiction s'entremêlent ainsi sans qu'on parvienne réellement à démêler l'un de l'autre, grâce à une remarquable gestion des effets de réel. Baillif, qui a sans doute laissé à ses comédiens - ici mélangés à des professionnels, tel Frédéric Landenberg, surprenant de présence et de justesse dans un rôle d'éducateur - une certaine marge d'improvisation, canalise pourtant leur énergie avec une vivacité qui n'a rien d'amateur.

Une partie du film se déroule (pour de bon) durant le Festival de Cannes, et plusieurs séquences cocasses, sans doute tournées à l'arrache, comme on dit vulgairement, font mouche en évitant tous les pièges de la production low-cost de ce type. En d'autres termes, Tapis rouge ne sombre jamais dans l'humour potache, et sous couvert de légèreté, parvient mine de rien à en dire beaucoup sur les clivages sociaux symptomatiques du monde d'aujourd'hui. Je n'irai pas plus loin dans la critique - le film sortira en 2015 et j'en reparlerai -, tel n'est pas le but de ces billets, mais Tapis rouge montre fort bien comment le documentaire (Baillif en a signé plusieurs, dont le très réussi La Bande du parc, centré autour de Geisendorf) peut aujourd'hui se nourrir de la fiction et inversement, et cela sans solution de continuité apparente.

tapis2.jpg

Tapis rouge sera projeté ce soir à 19 heures aux Cinémas du Grütli dans le cadre du Festival Tous Ecrans.

22:17 Publié dans Cinéma | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

11/11/2014

Dans "Bouboule", corps et personnages en mouvement

Bouboule.jpgJe ne sais plus si c'est Truffaut ou Rivette, ou peut-être même Rohmer, qui disait que le cinéma consiste d'abord à filmer des corps qui entrent ou sortent du champ. Dans tous les cas, le cinéma se construit toujours sur un double mouvement. Celui des personnages, immobiles ou non, devant la caméra. Et celui de la caméra elle-même, qui les suit ou non en fonction de la mise en scène. Sur cette image, trois personnages marchent et avancent vers nous, c'est-à-dire vers l'objectif. Leurs corps les déterminent. Un adolescent obèse, une jeune femme aux formes généreuses et à la peau très blanche, et un jeune homme à la silhouette malingre, plutôt osseux, plus droit que les deux autres. Leurs looks les distinguent également. L'ado est tout en noir, ce qui atténue sa rondeur et l'aide sans doute à se sentir bien dans sa peau. D'où le sourire qui illumine son visage. La jeune femme arbore un look détendu mais aguicheur, aux couleurs moyennement assorties. Enfin, le jeune homme affiche une tenue paramilitaire qui le durcit et situe son caractère néo-fasciste.

D'emblée, cette image parle. Nous raconte une histoire. D'évidence, ces trois personnages ne vont pas très bien ensemble. Mais pourquoi, dans ce cas, marchent-ils de concert? Qu'est-ce qui les unit, les relie? La vision de Bouboule de Bruno Deville y répond, bien sûr. Mais ce plan nous permet également de saisir l'aptitude du cinéaste à filmer et mettre en scène les corps et leur position dans l'espace. Bouboule est un film physique, assez dur dans ce qu'il donne à voir, très juste dans son analyse des rapports humains et de la vérité tactile qui en émane fatalement. Swann Arlaud (le jeune homme à droite) occupe la première place au générique et y livre une composition époustouflante. C'est en revanche Bouboule (alias David Thielemans), surnom de Kevin, l'ado obèse, qui fixe le point de vue de cette histoire. Un choc détonant à découvrir en salles depuis quelques jours.

Bouboule est actuellement à l'affiche en salles.

22:15 Publié dans Cinéma | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

09/11/2014

Géométrie et perspectives dans "National Gallery"

national-gallery2.jpgTrois choses attirent notre attention dans cette image. Le bras tendu de la jeune femme qui dessine, son carnet de croquis et l'amorce d'un tableau, en haut à gauche. On ne distingue pas réellement le motif qu'elle dessine, et du tableau, on ne voit qu'un fragment empêchant toute identification, même si on devine clairement qu'il s'agit d'un portrait. L'image est bel et bien centrée sur la jeune femme, étudiante en beaux-arts ou en dessin, la vision seule de National Gallery, documentaire fleuve de Frederick Wiseman, étant susceptible de nous livrer des éléments de réponse. Elle est concentrée, et son geste semble correspondre à une mesure qu'elle fait, et, par projection, à une réappropriation de l'espace autour d'elle. En cela, elle représente une métaphore possible du travail de Wiseman, qui s'est installé quelques mois dans la National Gallery, accumulant les séquences les plus diverses, dévoilant des choses, en accentuant d'autres, s'immisçant partout, dans une démarche qui s'apparente elle aussi à une réappropriation.

On remarque encore ici que les cadrages ne sont jamais aléatoires. Et qu'ils répondent au contraire à des choix, parfois même à des critères esthétiques. Le bras de la jeune femme correspond ainsi à une diagonale coupant l'image en deux. La découpe du tableau derrière elle cadre à son tour entièrement, via la profondeur de champ, son visage, ainsi contenu à l'intérieur du cadre doré qu'on aperçoit. Enfin, la notice explicative accompagnant le tableau se détache telle un carré sur le mur, autre élément géométrique renforçant la rigueur d'un plan où Wiseman casse pourtant l'harmonie. Cette image, in fine, représente un tableau dans un tableau, un cadre dans un cadre. Ce n'est pas un hasard si ce visuel se retrouve sur certaines affiches du film, mais sous un autre cadrage. Voyez plutôt:

national-gallery3.jpg

En élargissant le cadre, on réalise tout à coup que les deux femmes, celle au premier plan et celle portraitisée dans le tableau, se tournent pratiquement le dos et que leurs regards divergent. Pur hasard? Oui, mais les hasards aiment se mêler de création. La diagonale du bras a disparu - elle n'est plus qu'un segment de droite coupant l'image aux deux tiers - et le cahier de dessins attire moins l'attention. Seul le petit carré blanc conserve sa position centrale. L'être humain et l'art se trouvent ici en position d'égalité. Un constat déterminant dans l'oeuvre de Wiseman.

National Gallery est actuellement à l'affiche en salles.

23:29 Publié dans Cinéma, Festival de Cannes 2014 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |