19/01/2015

Dans "Les Nouveaux Sauvages", attacher sa ceinture ne sauvera personne

salvajes1.jpgNous sommes à l'intérieur d'un avion. Ou plutôt d'un avion reconstruit en studio, tournage de film oblige. Quelques passagers sont debout, les autres sont restés assis. Il ont tous l'air inquiets, mais sans panique. Ils semblent discuter avec une femme qu'on aperçoit de dos en amorce de plan, vraisemblablement une hôtesse de l'air. L'avion n'est visiblement pas complet, ce qui nous éloigne de la piste du film-catastrophe, où en général les véhicules accidentés sont bondés. La situation ne ressemble pas non plus à une prise d'otages et rien n'indique ici la criminalité. Pourtant, la tension est palpable et quelque chose va bel et bien se passer. D'un strict point de vue dramaturgique, ce "quelque chose" est inédit.

Cette image est tirée du premier sketch - l'un des plus courts également - des Nouveaux sauvages de l'Argentin Damian Szifron. Il y en a six dans le film et ils sont tous inégaux, du meilleur (celui-ci justement) au moins bon, soit le dernier, qui se déroule durant un mariage. Le réalisateur, très à l'aise dans le maniement de l'acidité et des règles basiques de la comédie, aime les effets de surprise. Au cinéma, ceux-ci sont souvent amplifiés par l'utilisation du hors-champ. C'est d'évidence ce qui est à l'oeuvre ci-dessus, tous les visages étant orientés vers un seul point (une femme de dos), sans qu'on sache ce qui peut à ce point inquiéter toutes ces personnes. Le rôle du hors-champ se trouve accentué dans d'autres plans de la même séquence, tel celui ci:

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Mais on retrouve semblable procédé tout au long des six sketches composant le film. Drôles ou ridicules, ils ont au moins le mérite d'imprimer très fortement les mémoires.

Les Nouveaux Sauvages (Relatos Salvajes) est actuellement à l'affiche en salles.

22:08 Publié dans Cinéma, Festival de Cannes 2014 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

17/01/2015

"Fedora", le chef d'oeuvre méconnu de Wilder

fedora1.jpgVoici deux personnages qui ne se regardent qu'à travers leurs lunettes à verres teintés. La femme abrite son visage sous un chapeau, son cou est ceint d'une longue écharpe et ses mains gantées (de blanc). Elle tient sa main gauche contre elle, comme si elle voulait se protéger. L'homme semble au contraire s'ouvrir, ses mains esquissent un geste peut-être destiné à rassurer la femme. Tout autour d'eux, la pièce est remplie de reproductions d'oeuvres d'art, icônes miniatures ou sculptures. Il règne là une atmosphère de musée. L'espace semble figé, le temps arrêté, le contexte impossible à définir.

Cette image est tirée de Fedora (1978), avant-dernier film de Billy Wilder et oeuvre souvent méconnue, en tout cas nullement considérée à sa juste valeur. Il y est question du mythe de la jeunesse éternelle et du crépuscule d'Hollywood. Deux thèmes évidemment déjà abordés par le même Wilder dans Sunset Boulevard (1950) trois décennies plus tôt. Les deux films riment d'ailleurs curieusement l'un avec l'autre et présentent de nombreux traits communs, ne serait-ce que la présence, dans les deux, du comédien William Holden (sur cette image face à Marthe Keller).

La similitude de leur structure - séquences de funérailles, flash-backs plus ou moins longs, obsessions face à l'image qu'on projette au public, peur de vieillir, bien sûr - est en tout cas extrêmement troublante. A sa sortie, Fedora fut un échec. Lors d'une interview, Marthe Keller m'avait confié ne pas garder un excellent souvenir de son tournage. Et ne pas réaliser tout à fait l'importance du film dans l'oeuvre de Wilder. Elle n'est évidemment pas la seule. Il faudra bien un jour réévaluer Fedora et lui redonner la place qu'il mérite dans le corpus "wilderien".

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Fedora sera projeté le lundi 19 janvier à 20 heures à l'Auditorium Arditi, dans le cadre du cycle "Visions d'Hollywood" du Ciné-club universitaire.

20:23 Publié dans Cinéma | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

16/01/2015

Dans "Hill of Freedom", cet art de l'immanence

hill.jpgUn décor ordinaire. Tea-room, café ou cafétéria, peu importe. Deux tables, une banquette. Deux clients, une serveuse. Les deux hommes la regardent. Celle-ci, plateau serré contre elle, grand sourire aux lèvres, parle avec l'homme qui se trouve le plus près de nous. Il tient un livre à la main, signe qu'il a peut-être été perturbé dans se lecture. Le deuxième homme les observe et les écoute. Il n'a pas de statut actif dans cette image. En tout cas moins que ses deux partenaires. Au fond de l'établissement, différents objets sont visibles. Des sodas, des sandwiches, une tête de Mickey et ce qui ressemble à un vieux transistor. Mais en dehors de sa spécificité fonctionnelle, la scène ne révèle aucune relation particulière entre les personnages. Elle a l'air banale. Et pourtant, on sent (pressent) que quelque choses s'y joue. Mais quoi?

Des histoires simples, des personnages qui se rencontrent, se revoient, s'aiment ou se parlent, il n'y a finalement que ça dans le cinéma du Coréen Hong Sangsoo. Dans sa manière de mettre en place ses histoires, il a quelque chose d'un Rohmer. Quelque chose de futile, également. Il n'est pas un cinéaste du sujet, de la réflexion ou de l'analyse. Ancrés dans le présent, ses films ne cherchent pas à délivrer de visions sociales ni à changer le monde. Ils se cantonnent dans une sorte d'immanence souvent séduisante, parfois entêtante, rarement fabriquée. La musicalité de leurs plans, souvent très parlants (voir la seconde image, sous ce billet), se suffit à elle-même. Elles disent l'art du conteur, la richesse de l'observateur, la justesse des choses et des êtres qui les traversent. Son cinéma oppose la simplicité du monde à une forme de beauté qui se refuserait à toute esthétique. Avec parfois des pointes d'émotion. Ces images sont tirées de son dernier film, Hill of Freedom, que vous pourrez découvrir ces jours au Festival Black Movie.

Hill of Freedom de Hong Sangsoo est programmé au Festival Black Movie (du 16 au 25 janvier).

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22:01 Publié dans Cinéma, Mostra de Venise 2014 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |