19/11/2014

La mise en scène du regard dans "Une nouvelle amie"

amie.jpgUne femme et un homme. On reconnaît aisément Anaïs Demoustier et Raphaël Personnaz. Deux des meilleurs comédiens français actuels, soit dit en passant, mais là n'est pas le sujet de ce billet. Assis sur un canapé brun clair, ils fixent un point hors-champ. D'évidence, ils forment un couple. Rien ne l'indique, mais on peut le sentir à travers différentes nuances. La proximité de leurs corps, qui ne se touchent pas mais presque, un je-ne-sais-quoi dans l'attitude, l'alliance au doigt de Personnaz, et une sorte de symétrie des personnages que vient souligner cette harmonie discrète dans les couleurs de leurs vêtements.

Ce couple n'est en revanche pas connoté socialement ou culturellement. Il ne fait pas bobo, ni petit bourgeois, ni artiste, ni affairiste, ni rien du tout d'approchant, mais affiche une neutralité qu'on retrouve du reste dans toute l'image. Couleurs plutôt ternes, mobilier sans cachet, objets sans réelle fonction, à peine voit-on le verre de vin rouge que Personnaz tient dans ses mains.

En bas à droite, on aperçoit le genou de quelqu'un. C'est ce quelqu'un que les deux personnages fixent. Fixent et écoutent, le son hors-champ étant parfois aussi capital que l'image. Ils sont attentifs, elle vaguement interdite, lui un peu étonné. Encore que... La vision d'Une nouvelle amie d'Ozon nous apprend rapidement de quoi il en retourne, via son personnage central, incarné par un Romain Duris découvrant, suite au décès de sa jeune épouse, son désir de se travestir en femme. Le hors-champ suggéré par cette image est donc en rapport avec cette thématique de l'inversion, qui n'a pourtant ici rien de sexuel.

Intelligemment, François Ozon a choisi de ne montrer aucune photo de Duris en femme dans sa promotion. Ni l'affiche ni les sites officiels ne dévoilent cet aspect du personnage, et c'est tant mieux, le véritable sujet du film étant in fine le regard de l'autre, des autres. Dans le cinéma d'Ozon, où il est fréquemment question de mise en scène du regard, cette image prend alors tout son sens.

Une nouvelle amie est actuellement à l'affiche en salles.

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17/11/2014

"Winter Sleep", plus grand que nature

Winter-Sleep.jpgPaysage magnifique pour action silencieuse. Ici une ville à flanc de colline, dans un horizon recouvert de neige, sous un ciel nuageux mais pas réellement menaçant. Toutes les maisons sont de la même couleur brun ocre, suggérant un curieux effet bichrome. Un gros rocher, peut-être dominé par les vestiges d'un château ou d'une tour, surplombe une ville d'où la vie ne semble surgir qu'au gré de petites lumières disséminées sur son flanc droit. A droite de l'image, une route, elle aussi enneigée, amorce une diagonale au centre du plan. Une camionnette, phares allumés, roule en direction de la droite. C'est le seul mouvement suggéré à l'intérieur de l'image. La couleur orange du véhicule tranche avec le reste.

Rigueur du cadrage, beauté de la composition, ce plan de Winter Sleep est symptomatique du cinéma de Nuri Bilge Ceylan et évoque quelque part aussi le plan d'ouverture d'Uzak, l'un des précédents films du cinéaste turc. Large et majestueux, il fait office de pause et de respiration dans un film pourtant plus bavard qu'on ne pourrait le penser et surtout moins contemplatif qu'on est en droit de le supposer. Ce qu'il montre du rapport à la nature est un rien ambigu. L'homme semble ici perdu dans un monde sauvage - en l'occurrence l'Anatolie centrale - et pourtant sa présence se sent partout. Jusque dans les lignes traçant avec élégance des sentiers dans la neige et autour des habitations. Palme d'or à Cannes, Winter Sleep est une oeuvre d'esthète équilibriste.

Winter Sleep est actuellement à l'affiche aux Cinémas du Grütli.

17:08 Publié dans Cinéma, Festival de Cannes 2014 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

14/11/2014

Dans "Le Voyou", qui Claude Lelouch vise-t-il?

voyou.jpgVoici un homme - on reconnaît Jean-Louis Trintignant - face à l'objectif de la caméra, la visant avec un pistolet. Par prétérition, c'est sur nous, les spectateurs, qu'il semble vouloir tirer. La texture de l'ensemble apparente l'image à un extrait de polar. Et c'est effectivement le cas, puisqu'il s'agit du Voyou de Claude Lelouch, une histoire de vengeance curieusement structurée, du moins dans mon souvenir. Ce film de 1970 est en effet divisé en deux parties, mais Lelouch les inverse, non sans créer une de ces confusions narratives dont il a parfois le secret (exemple également dans La Belle histoire et ses sauts temporels). Le Voyou est relativement à part dans la filmographie de Lelouch, l'histoire d'amour et le motif de la rencontre étant tous deux ici relégués au second plan, voire absents de la fiction.

Ce motif en caméra subjective - un homme nous vise et feint de nous tirer dessus - est récurrent dans l'histoire du cinéma. Il est même l'un des premiers à signaler historiquement l'interaction possible, dans un cadre fictionnel, entre un personnage et son public. On le retrouvait en effet déjà en 1903, dans The Great Train Robbery d'Edwin Stanton Porter (image ci-dessous, en version colorisée), via un plan fondateur qui a presque une valeur iconique tant il est connu. Il est hautement probable que les cinéastes aient cette référence en tête lorsqu'ils mettent en boîte un plan analogue à celui-ci - il y en a des exemples chez Tarantino et bien d'autres. Sa présence dans Le Voyou de Lelouch prouve finalement l'éclectisme d'un cinéaste dont la palette graphique s'avère plus large que celle à laquelle certains voudraient le réduire.

Great-Train-Robbery.jpg

Le Voyou sera projeté samedi 15 novembre à 20 heures 45 aux Cinémas du Grütli, dans le cadre d'une rencontre avec Claude Lelouch, qui sera là pour en parler.

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