13/12/2014

Fausses perspectives et lignes de fuite dans "Refroidis"

kraft.jpgCe pourrait être un regard caméra, mais ce n'en est pas tout à fait un. Le personnage, séparé de l'objectif par une vitre, fixe un trou qui vient de se créer dans celle-ci, trou probablement créé par un projectile de type balle de pistolet. Son regard malintentionné, enragé, combiné à un look d'homme d'affaires arriviste et décontracté, rend le personnage profondément déplaisant. Pas besoin de dialogues ici pour suggérer le taux d'empathie, ou son inverse, qu'il dégage. Et effectivement, il s'agit probablement d'un des personnages (joué par le comédien norvégien Pål Sverre Valheim Hagen) les plus odieux du film. Derrière lui, de grandes vitres débouchant sur l'extérieur suffisent à délimiter exactement l'espace où il se trouve, puisque cloisonné par devant par la vitre qu'il fixe, et qui se trouve paradoxalement hors-champ.

Cette obsession des lignes, du cloisonnement, et donc de la géométrie, est une constante dans Refroidis (Kraftidioten), plaisant polar scandinave et décalé signé Hans Petter Moland. On les retrouve dans pratiquement chaque séquence. Dans ce plan d'intérieur jouant sur les symétries comme sur la profondeur de champ:

kraft2.jpg

Ou dans cette scène d'extérieur qui cherche à brouiller, par la direction des armes pointées, la structure de l'espace neigeux baignant les personnages:

Kraftidioten3.jpg

C'est sans doute ce soin graphique qui rend ce film si séduisant, plus qu'une intrigue en forme de jeu de massacre.

Refroidis (Kraftidioten) est actuellement à l'affiche en salles.

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12/12/2014

"Comment épouser un millionnaire", trio de stars au sommet

millionaire1.jpgMarilyn Monroe, Betty Grable, Lauren Bacall. La première porte des lunettes, la seconde mange un biscuit et la troisième a les bras fermés. Elles sont joyeuses, apprêtées et maquillées, même si Marilyn sort visiblement de la douche, mais ont malgré tout l'air étrangères les unes envers les autres. Question de personnalités plus que de styles, ai-je envie de dire. Au fond de la pièce, on aperçoit des gratte-ciels dans un cadre, probablement un tableau, juste au-dessus d'une cheminée, pendant que la perspective dévoile une enfilade d'autres pièces dans l'appartement. On baigne dans le luxe, du moins dans ce luxe teinté d'irréalisme caractéristique de toutes les comédies romantiques des années 50, autrement plus digestes que les navets avec Jennifer Aniston qu'on nous inflige aujourd'hui.

How to Marry a Millionaire (Comment épouser un millionnaire) n'est ni pire ni meilleure qu'une autre. Son intérêt vient de la cohabitation de trois stars - dans des rôles dont l'opportunisme sera désamorcé par l'intrigue - qui ont d'ailleurs part égale au générique, même si une dispute de Grable avec les dirigeants de la Fox permettra à Monroe d'être citée en premier dans le trailer américain. Historiquement, il s'agit du premier film tourné avec le procédé CinemaScope, qui consiste à anamorphoser (c'est-à-dire comprimer) des images durant la prise de vue puis à les désanamorphoser à la projection. L'image ci-dessus respecte le format d'origine, contrairement à celle reproduite ci-dessous, pourtant beaucoup plus connue,

Millionaire_02.jpg

qui est en réalité - on l'aura deviné - une photo de plateau sur laquelle les trois actrices, le temps de la pose, semblent avoir délaissé leurs personnages. Le réalisateur du film, Jean Negulesco (1900 - 1993), Roumain de naissance et peintre de formation, avait quitté l'Europe à la fin des années 20 pour exposer ses toiles à New York et Los Angeles. Dans les années 40, la Warner le prend sous contrat, puis il passe à la Fox dès la décennie suivante. Il n'a jamais acquis le statut d'un Hawks ou d'un Ray, et reste considéré comme un faiseur, voire un tâcheron sans véritable vision. Il faudra un jour revoir l'excellent (dans mon souvenir) The Best of Everything (Rien n'est trop beau, 1939), description féroce des rivalités dans le monde du journalisme, pour éventuellement infléchir cette impression.

How to Marry a Millionaire (Comment épouser un millionnaire) passe en ce moment aux Cinémas du Grütli, dans le cadre d'un hommage à Lauren Bacall.

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11/12/2014

"L'Argent", de main de maître !

argent1.jpgJuste une main. Une main de jeune homme, la paume écartée, les lignes à peine visibles. Question d'éclairage, de prise de vues, comme on dit. Le personnage - on le voit à son poignet - porte visiblement une chemise. Un habit plutôt quelconque, davantage révélateur d'un milieu prolétarien que bourgeois (encore que les apparences soient parfois trompeuses). En arrière-plan, on devine une salle de restaurant. Ordinaire, elle aussi. Plus de l'ordre du troquet que du haut-lieu gastronomique. Que nous dit au juste cette main qui a l'air de s'offrir et de rester immobile pour la caméra? Rien de notable, mais elle synthétise le film. Parce que les gestes (de la main essentiellement) sont au coeur de L'Argent, ultime métrage de Bresson, qui s'est inspiré d'une nouvelle de Tolstoï, Le Faux Coupon, pour mettre en scène cette histoire de braquage, de meurtre et de déchéance qu'aucun résumé ne saurait conter.

Dans L'Argent, tout transite par le geste. Ce sont le(s) billet(s) de banque qu'on se passe de la main à la main, qu'on scrute et tâte en contrejour, ou le désespoir qui envahit le héros, prostré sur une chaise la tête dans les mains. On peut le voir dans ces différents photogrammes.argent4.jpgargent2.jpg

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Succession de gestes ou d'attitudes. Les uns très concrets, les autres plus sensitifs. La rigueur est de mise, Bresson est toujours cet architecte des âmes à ce jour sans héritiers dans le cinéma français. Le film déroule sa suprématie implacable sans dévier de sa ligne, quitte à ne pas plaire à tout le monde. C'était déjà le cas en 1983, lors de sa présentation à Cannes, où il fut accueilli par des sifflets. Mais en ce temps-là, on sifflait beaucoup au festival. Aujourd'hui un peu moins. Bresson était rentré bredouille de l'événement, avec un Grand Prix du cinéma de création inventé pour l'occasion et plus vexant qu'autre chose. Il ne devait plus jamais tourner par la suite et ne parvint pas à monter son dernier projet, une adaptation de La Genèse sur laquelle nous en sommes aujourd'hui réduits à fantasmer.

L'Argent sera projeté samedi 13 décembre à 20 heures 30 au Cinéma Spoutnik dans le cadre du cycle "Lumière noire Robert Bresson".

20:18 Publié dans Cinéma, Festival de Cannes 1983 | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | | |