02/10/2015

Dans "La Isla minima", l'abstraction qui égare

isla.jpgVue aérienne sur les marais du Guadalquivir. Sinuosités imprécises, entrelacs hasardeux, formant comme un motif abstrait de fractales uniques, capricieuses et indivises. Tel est le lieu du crime. C'est dans ce décor moins aride que déconcertant que deux inspecteurs tentent de trouver l'auteur de crimes particulièrement atroces, dans une Espagne des années 80 encore sous joug franquiste. Thriller ou film politique. La Isla minima d'Alberto Rodriguez est à la croisée des genres, et à l'image de ce que dévoilent ses premiers plans (exemple ci-dessus), aime à nous perdre en chemin, à nous dérouter, aux deux sens du terme, soit déconcerter et faire perdre la trace. Ces deltas labyrinthiques révèlent une sorte de chaos originel. Les marais qui les composent renvoient à ces matières qui s'amassent, s'agrègent, se décomposent. A ces corps qui finissent par ne faire plus qu'un avec la terre qui les emprisonne, mais qui en ressortent toujours. Le film est organique et sudoripare, implacable et sec, tendre et violent. Classique dans sa réalisation, un peu moins dans sa narration. L'oppression explose en plein soleil, le malaise compose avec l'aridité, et le temps paraît s'être figé dans un passé proche sur lequel le présent n'a plus prise. Déroutant, vous dis-je.

La Isla Minima est actuellement à l'affiche en salles.

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30/09/2015

Catherine Deneuve, gare au gorille!

Testament.jpgMais que fait Catherine Deneuve avec ce gorille, faux bien sûr? Couchée dans un lit, nullement effrayée, elle le regarde, il est même l'objet de toute son attention. Et hormis sa présence, incongrue dans une chambre à coucher, tout paraît normal. L'animal a l'air furieux et occupe la totalité du cadre, comme s'il allait en sortir pour mieux nous dévorer. La profondeur de champ accentue bien sûr la différence de taille entre les deux personnages. Ce type d'oppositions, d'écarts, sont symptomatiques du cinéma de Jaco Van Dormael, qui se livre à une relecture biblique dans Le Tout Nouveau Testament. Rien de transcendant, mais un plaisir de la narration et du conte (souvent naïf, premier degré, mais peu importe) qui fonctionne étonnamment bien là où la caricature, menaçante et docile, pourrait devenir la norme. Chez ce cinéaste, le monde tel qu'on le connaît, tel qui nous entoure, n'existe pas. L'univers devient un réseau de parallèles, possibles (Toto le héros) ou improbables (Mr. Nobody). Une réalité virtuelle que de simples glissements de sens transforment en un métavers régi par de nouvelles règles. Dans Le Tout Nouveau Testament, Catherine Deneuve est une apôtre et le gorille son amant.

Le Tout Nouveau Testament est actuellement à l'affiche en salles.

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21/09/2015

"Les Mille et une nuits", ce cinéma qui ne ressemble à rien

mille.jpgCertains films se définissent aussi par ce qu'ils ne sont pas. Ou par l'opposé de ce qu'ils prétendent être. Il y en a ainsi qui sont totalement indéfinissables, voire inclassables. Les Mille et une nuits est clairement de ceux-là. Tout comme l'était, dans un registre qui n'a strictement rien à voir, le précédent film de Miguel Gomes, Tabou. Des Mille et une nuits traduites par Galland ou quelques autres, il ne reste stricto sensu rien. Rien sinon le titre, et quelque part la structure, comme l'annonce ce carton, qu'on peut d'ailleurs voir tel quel au début du premier volume de ce triptyque, L'Inquiet. Narratrice et conductrice, Shéhérazade devient un simple fil rouge, un leitmotiv, un prétexte, une fleur douée de parole, en somme. Dans le recueil de contes anonymes, elle raconte des histoires pour échapper à la mort. Dans le film de Gomes, chaque histoire nous confronte à la mort. Le surréalisme côtoie le naturalisme, le merveilleux alterne avec le constat politique. C'est tour à tour jouissif ou lourd, c'est selon. Prétentieux ou léger, peut-être. Mais jamais attendu. Jamais formaté, prévisible, gentillet ou donneur de leçons. Du cinéma libre, sans contraintes, sans diktats ni volontés de remplir des cases. Comme un retour à ce souffle généreux que les subversives années 70 ont emporté avec elles. Comme un pied de nez à cette modernité coincée des années 2010-2015, réacs et chiantes, au fond. Il n'y a pas de quoi délirer en découvrant ces Mille et une nuits - on délire rarement au cinéma, si, peut-être deux ou trois fois dans une vie -, mais assurément de quoi saliver en admirant ce fatal désordre qui subsiste dans toute création, et qui est le reflet de celui qui la met en scène. Esprit tordu, lucide, drolatique, partiellement insaisissable, tel est ce cinéaste portugais qui est apparu dans notre paysage il y a quelques années. Ses films sont les miroirs de son âme.

Les Mille et une nuits - Volume 1 - L'inquiet passe en ce moment aux Cinémas du Grütli. Les deux autres volets suivront dans la foulée.

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