16/05/2015

Nanni Moretti épate et Gus Van Sant désespère

madre.jpgEmbouteillages de sortie de projections, festivaliers en quête désespérée de tickets, sécurité renforcée. Conséquence de tout cela, il n'y a plus un centimètre carré de libre entre la rue d'Antibes et la Croisette. En même temps, c'est comme ça chaque année, et Cannes n'existerait pas sans la foule. Elle était compacte ce matin à la projection de Mia madre de Nanni Moretti. Habitué de la compétition et Palme d'or en 2001 pour La Chambre du fils, le cinéaste italien réussira-t-il le doublé? Cela m'étonnerait (et ne me demandez pas pourquoi, ce n'est qu'un vague pressentiment), même si son film est une fois de plus totalement abouti et s'il détient l'un des records à l'applaudimètre cette année. Mia madre, et on le déduit aisément de son titre, relève à nouveau de cette veine autobiographique que Moretti aime tant. L'histoire est centrée autour d'une cinéaste (la grande comédienne italienne Margherita Buy, comme toujours formidable) en plein tournage de son nouveau film. Entre deux prises, elle rend visite à sa mère en fin de vie et retrouve son frère, joué par Moretti lui-même, volontairement à l'écart dans cette fiction. En parallèle, un "grand" acteur américain (campé par John Turturro), qui va se révéler mauvais, débarque sur le tournage. Cohabitent ainsi dans Mia madre trois registres de lecture: drame, burlesque et onirisme (via les cauchemars de la cinéaste). Moretti passe de l'un à l'autre avec une sorte de grâce élémentaire symptomatique de son cinéma. Mia madre est à la fois d'une simplicité désarmante et d'une riche complexité à travers les différents thèmes qu'il aborde. Il vous faudra en revanche patienter un peu pour le découvrir, puisqu'il ne sortira que le 23 décembre. Je sais, ça fait loin.

sea2.JPGUne chose est sûre en revanche: Gus Van Sant, Palme d'or en 2003 pour Elephant, ne réussira pas le doublé. Il a même fait l'unanimité contre lui. The Sea of Trees (La Forêt des songes) a ainsi été copieusement hué lors d'une séance de presse pourtant bondée à craquer. A raison, malheureusement. Car il y a un hiatus énorme entre les enjeux du film et sa réalisation. Un homme (Matthew McConaughey) se rend dans la forêt d'Aokigahara, au pied du Mont Fuji, pour s'y suicider, comme beaucoup d'autres avant lui dans ces lieux. Mais ses desseins sont contrariés par sa rencontre avec un homme blessé et perdu qu'il va vouloir secourir. Ce début ne s'emmanche pas trop mal. Sauf que des flash-backs explicatifs, puis des digressions mystiques - et une mystique fumeuse et de pacotille - viennent encombrer et alourdir ce qui vire à la démonstration et au conte moral dans son acception la plus nunuche. Quelques plans larges et silencieux rappellent Gerry, son chef d'oeuvre, mais on s'en tiendra là pour les comparaisons. Gus Van Sant s'est planté.

maryland.jpgPlus discret, mais aussi plus efficace, le deuxième film d'Alice Winocour, Maryland, table sur la paranoïa et le stress post-traumatique autour d'un soldat de retour d'Afghanistan chargé d'assurer la surveillance et la sécurité d'une femme, épouse d'un riche homme d'affaires libanais à la conscience pas tout à fait nette. Réunissant Matthias Schoenaerts et Diane Kruger (ci-contre), le film est extrêmement tenu côté mise en scène, doté d'un suspens qui ne se relâche quasiment pas, et malgré un dernier plan parfaitement inutile (je suggère même à la cinéaste de le couper lors de la sortie salles du film), on ressort fort satisfait de ce Maryland. Il fait partie de la section Un certain regard.

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15/05/2015

Un drôle de Grec, l'enfer d'Auschwitz, Woody Allen qui dort et des béliers

the-lobster.jpgA la sortie de la projection de The Lobster, une spectatrice s'exclame: "Voilà un film qui risque de plaire aux frères Coen!" So what! En quoi ce que pense le jury devrait-il infléchir notre jugement? Surtout qu'on ne saura jamais ce qu'en ont pensé les Coen, même s'ils priment le film. Attendu, ce nouveau long-métrage de Yorgos Lanthimos (après Alps, que j'avais vu à Venise mais pas trop aimé) ne déçoit pas. Le futur y est enfin montré sous un visage ne ressemblant à rien de ce à quoi le cinéma nous a habitués. Un hôtel strict et cossu y accueille des célibataires qui ont 45 jours pour trouver l'âme-soeur. En cas d'échec, ils seront transformés en un animal de leur choix. Les règles sont strictes, les cadrages également. Le cynisme est de mise, la vision de Lanthimos fait froid dans le dos. Humour discret, apparition de visages connus (Colin Farrell, Léa Seydoux tous sourcils froncés, John C. Reilly, Ben Wishaw), pour une allégorie pas aussi déjantée que certains le clament ou l'écrivent. Mais si tous les films pouvaient posséder des regards aussi neufs, le cinéma serait peut-être sauvé.

saul.jpgImmersion dans l'enfer d'Auschwitz-Birkenau, Le Fils de Saul est un autre choc (les Coen ont dû aimer, les Coen aiment tout). La caméra ne décolle jamais du visage d'un homme (photo ci-dessus), prisonnier et membre du Sonderkommando, donc obligé d'aider les nazis dans leurs immondes tâches exterminatrices. Coups et hurlements signalent l'enfermement dans une chambre à gaz. Puis Saul découvre un adolescent qui a les traits de son fils. Dès lors, il tente l'impossible pour sauver ce corps et lui donner une sépulture. Tout cela est filmé en gros plan les trois quarts du temps, l'enfer demeurant hors-champ mais surtout véhiculé par une bande-son digne des pires films d'horreur. La radicalité du style de Laszlo Nemes, ancien assistant de Béla Tarr, autrement dit biberonné à rude école, lui permet de trouver le ton juste et l'écriture minimaliste adéquate pour donner corps à un sujet aussi impossible. Seul premier long-métrage de la compétition, film dur et éprouvant, Le Fils de Saul retourne tellement l'estomac qu'il fut ensuite peu commenté dans les dîners.

allen.jpgWoody Allen, de son côté, plafonne. Irrational Man, c'est Joaquin Phoenix, professeur de philosophie éprouvé par la vie (traduisez par: victime d'une déception amoureuse), qui papillonne entre une collègue déçue et une étudiante fraîche et douée. "Une vraie conne!" me murmure à la sortie quelqu'un de Genève dont je tairai le nom. En effet, face à un Joaquin Phoenix honorant son contrat, Emma Stone minaude (ça se voit même sur la photo) comme dans un de ces films pour teenagers décérébrés et anémiques. Le scénario se corse avec l'irruption d'une conversation ouïe par hasard et qui va chambouler l'ennuyeuse vie du prof. Mais tout cela est mineur et sans intérêt (les Coen n'ont pas dû aimer, les Coen n'aiment rien, d'ailleurs les Coen n'ont sauf erreur pas vu le film, grand bien leur fasse).

souvenirs.jpgDans le giron des sections parallèles, le cinéma continue de s'inviter. Arnaud Desplechin, soi-disant recalé de la compétition mais accueilli les bras grands ouverts par l'ami Edouard Waintrop à la Quinzaine des réalisateurs, signe avec Trois souvenirs de jeunesse une manière de prequel à Comment je me suis disputé... (ma vie sexuelle...) Il y prend des libertés de structure (les segments y sont parfaitement inégaux) et de ton qui m'ont séduit, malgré l'approximation du jeu de certains comédiens. Et puis, appâté par les troupeaux de béliers promis par Hrutar de Grimur Hakonarson (cinéaste islandais dont je n'ai rien vu d'autre), dans la section Un certain regard, je n'ai pas été déçu. Deux frères fâchés s'y unissent pour sauver leurs troupeaux menacés dans une suite de séquences très belles et assez lentes. Et de magnifiques béliers sont là dans presque tous les plans. Bonheur!

hrutar.jpg

17:45 Publié dans Cinéma, Festival de Cannes 2015 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

14/05/2015

Un "Mad Max" ronflant, un Garrone surprenant et un Kore-eda mineur

mad max.jpgJ'avoue que le Mad Max Fury Road et toute l'attente qu'il génère me passent un peu au-dessus de la tête. Même si le son et les qualités de projection du Grand Auditorium Lumière garantissent un visionnement optimal. Soit deux heures de course-poursuite en mode Fast & Furious dans un monde post-apocalyptique visuellement convenu pour un résultat qui me laisse plutôt indifférent. Je n'ai ni adoré ni détesté. Nicholas Hoult (photo) tire son épingle du jeu. Les autres, dont Tom Hardy, inexistant, grimacent et gesticulent empêtrés dans des costumes dans leur ensemble plutôt laids, et je n'ai vu aucun supplément d'âme ni de touche auteuriste à ce qui reste au final un produit commercial relativement quelconque. George Miller aurait pu y travailler dix ans de plus que cela ne changeait rien à l'affaire. Comme prévu, beaucoup de bruit pour pas grand-chose.

conte.jpgPremière bonne surprise de la compétition, Le Conte des contes de Matteo Garrone se veut une lecture libre de célèbres contes napolitains rédigés par Giambattista Basile au XVIIe siècle. Monstres, sorcières, rois et princesses défilent dans un désordre puissamment organisé, avec quelques moments visuellement surprenants (exemple dans l'image ci-dessus, avec Salma Hayek) qui rappellent indirectement les libertés que prenait jadis Fellini avec tout ce qui a trait au fantasme. Le film possède surtout un côté hypnotique et fascinant (la musique d'Alexandre Desplat y est pour beaucoup) que rien ne semble altérer. Et la manière dont les récits s'enchevêtrent les uns dans les autres et s'imbriquent, parfois sans solution de continuité, crée une harmonie trouble que j'ai trouvé extrêmement subtile. Je n'ai pas trop compris pourquoi certains ont détesté et crié au scandale à propos de la sélection du film en concours, prétextant que c'était du Game of Thrones en moins bien (ça tombe à pic, je déteste Game of Thrones). Après Gomorra et Reality, Matteo Garrone ne démérite pas et continue à imposer sa suprématie dans le cinéma transalpin.

soeur.jpgDe son côté, Hirokazu Kore-eda signe une fois de plus une charmante chronique familiale avec Notre petite soeur, histoire de trois frangines qui découvrent et adoptent leur demi-soeur le jour de l'enterrement de leur père. Tout cela est bien brodé et juste, par instants languissant, moins enthousiasmant que ses précédents opus, à commencer par Tel père, tel fils, primé ici-même il y a deux ans. Les sections parallèles ont également démarré ce matin. A la Quinzaine des Réalisateurs, Philippe Garrel dirige une Clotilde Courau métamorphosée dans L'Ombre des femmes, ombre.jpgtriangle amoureux filmé en gros grain et noir et blanc, dans la lignée de tous ses précédents opus, donc réussi. Je suis inconditionnel de Garrel et le demeure. Et Naomi Kawase opte pour une autre forme de minimalisme avec An, film d'ouverture d'Un certain regard et curieuse fiction construite autour de petits desserts japonais. Moins universel, moins plastiquement splendide que le précédent Still the Water. D'où (sans doute) sa présence cette fois-ci hors-compétition.an.jpg

23:18 Publié dans Cinéma, Festival de Cannes 2015 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |