17/05/2018

Cannes 2018, the festival is Burning

burning.jpgLes meilleurs films restent ceux où quelque chose vous échappe. Où la mécanique ne s'assemble pas dans le cerveau de la même façon que nos fonctions cognitives ne nous y habituent. Il y a de cela dans Burning de Lee Chang-dong, à ce jour son meilleur film, et de loin l'un des meilleurs titres d'une compétition cannoise qu'on peut cette année qualifier de généreuse. Tiré d'un roman de Murakami, Les Granges brûlées, il se centre autour de la disparition inexpliquée d'une jeune fille, et de deux jeunes hommes gravitant autour. L'un, amoureux d'elle, la recherche, l'autre, lisse et impénétrable, devient le noyau de soupçons que le récit ne cherche nullement à désamorcer. Ce faux jeu de pistes, subtil dans sa manière de nous entrelacer sans nous égarer, de promettre des lueurs qui au final s'obscurcissent, se voit servi par une mise en scène d'une limpidité paradoxale, créant de la géométrie riemanienne là où il ne devrait y avoir que cercles concentriques et opportunisme de portes claquant au vent. Deux comédiens s'y font face: Yoo Ah-in, pour ma part une révélation, et le grand Steven Yeun, qu'on est si heureux de retrouver après l'avoir perdu dans The Walking Dead, tout massacré qu'il fut par l'horrible Negan. Autour d'eux glisse une histoire aux aspérités savonneuses, l'un de ses récits qui ne s'encastrent pas dans un genre préétabli, mais distillent au contraire une musique de l'instant qui nous fait léviter très rapidement. Dans une critique, j'aurais écrit que le film se situe quelque part entre Hitchcock et Antonioni (L'Avventura), et que la jouissance dont il procède est comparable à celle de Patricia Highsmith en écriture. Mais ce billet n'est pas une critique, vous l'aurez compris.
Sorti depuis mercredi, En guerre de Stéphane Brizé nous rappelle que tous les patrons sont des salauds et que la classe ouvrière, contrairement à ce que croyait Elio Petri, ne va pas invariablement au paradis. Démonstration imparable, dénonciation renvoyant dos à dos la gauche à une droite qui n'est pas encore de l'extrême, le tout mené par un Vincent Lindon habité, et filmé avec naturalisme par un Brizé pourtant toujours déconsidéré dans le cinéma français. Un métrage coup de poing qui ne s'embarrasse guère de fioritures et donne raison aux faibles. Nécessaire!
Quant à Under the Silver Lake de David Robert Mitchell, qu'un festivalier sur deux a comparé à Lynch (mettons), il reste désespérément à la surface du cauchemar schizophrène qu'il devrait et pourrait être. Comme dans Burning (lire ci-dessus), le héros du film, joué par le viril Andrew Garfield, part à la recherche d'une amie subitement disparue, quête qui va le conduire au coeur d'une LA surréaliste et pourtant fort clinquante. Tout cela s'effiloche sous les promesses et les intentions, le film ne parvient jamais ni à installer de climat ni à évoluer, et au final tourne court, demeurant cet objet en devenir dont on attend en vain qu'il se fissure et éclate. Au contraire, Mitchell paraît bridé, muselé, enfermé dans un projet qui le dépasse. Ce qui fut hélas sans doute le cas.

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16/05/2018

Cannes 2018, ces afféteries danoises qui ne plaisent pas à tout le monde

lars.jpgOn nous avait dit qu'il fallait faire attention au Lars von Trier. Attention dans le sens qu'il va déranger. Qu'il est hyper-violent. Qu'en gala, une centaine de pingouins et de robes supposément longues avaient pris la fuite. Flots de sang, séquences insoutenables. Pas entièrement faux, il y a bien des moments durs. Deux têtes de gosses qui se font exploser. L'un d'eux dont le cadavre devient une poupée humaine. Une femme qui se fait découper les seins - plan coupé après trois secondes. Et parfois un climat. Délétère mais décalé. Matt Dillon en serial killer (ci-dessus avec Uma Thurman, sa première victime dans le film), ce n'est pas du miscasting mais quelque chose de moins détraqué qu'on le pense. The House That Jack Built, oui, cauchemar éveillé, avec quelques beaux moments, un final décevant, car un peu débile, et cette volonté de déstructurer un récit qui serait sans doute plus angoissant sans toutes ces afféteries. Le cinéaste danois convoque Hitler - on a l'habitude - et l'enfer, découpe son film en cinq incidents, c'est-à-dire cinq meurtres, mais l'horreur tripale demeure trop souvent à la cave. Ce ne sont que promesses non tenues pour un film que je n'arrive pourtant pas à ne pas aimer.
Il fut aussi ici beaucoup question de deux autres films qui, comme le Lars von Trier, ont été montrés hors-compétition. Le Grand Bain de Gilles Lellouche, pour lequel toute la presse francophone s'est enthousiasmée (contrairement à Première, je pense qu'il s'agit d'un film beauf, et même très beauf). Et Solo : A Star Wars Story, bricolage de Ron Howard sur les origines d'un des héros de la vieille saga galactique susnommée. Ni l'un ni l'autre ne me donnent envie de développer

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15/05/2018

Cannes 2018, Spike Lee tout en force et une indigestion de nouilles

spike.jpgSpike Lee, 1986, Quinzaine des réalisateurs, She's Gotta Have It. Découverte, ovations, prix, l'ex-Palais Croisette en délire. 1989, la compétition, Do the Right Thing, histoire de tensions raciales, des rumeurs de Palme, Wenders qui prime Soderbergh, Spike Lee fou de colère. Rebelote en 1991. Jungle Fever. Toujours la cause des Noirs, un cinéaste qui part au front, rarement content, jamais satisfait. Puis Malcolm X, biopic dévoilé à Berlin, et des dizaines d'autres films, loin de Cannes, loin des marches, loin des récompenses. Un passage à la Quinzaine en 1999 avec Summer of Sam, Adrien Brody en punk, plus sympa qu'au naturel. Vingt ans après (presque, mais il fallait bien citer Dumas), le revoilà dans l'arène avec BlacKkKlansman (photo). L'Amérique des seventies, le KKK, les coupes afro, Adam Driver, suprêmement doué, puis l'Amérique d'aujourd'hui, les émeutes de Charlottesville en 2017, Trump et les discours des extrémistes. Spike Lee tout en force, comme on l'aime. La compétition relève un peu la tête.
Sinon, coup sur coup, deux films japonais. Dans Manbiki kazoku, une famille recomposée, des enfants recueillis, des parents qui volent. Mais on y mange trop - des nouilles à chaque plan - et l'on s'y égare aussi trop. Des secrets enfouis qui n'en sont pas vraiment pour un Hirokazu Kore-eda in fine moyen. Dans Asako I & II, on ne mange pas (ou peu) mais on s'aime. L'héroïne y tombe amoureuse deux fois, à deux ans d'écart, d'un garçon qui est le même - en réalité un sosie, semble-t-il. Il est d'ailleurs aussi interprété par le même acteur. On aimerait retrouver là la musique du Rohmer première manière, parfois plagié par Hong Sang-soo, desquels on paraît parfois s'inspirer ici, mais la magie s'installe peu et le film de Hamaguchi Ryusuke se traîne vite en longueur.

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