13/05/2018

Cannes 2018, un joli conte signé Rohrwacher, une démonstration lourdingue de Husson

lazzaro.jpgL'impossibilité de parler de tout, et celle, encore plus évidente, de tout aimer. De trois films en compétition ce jour (ou lendemain de première, ce dont les lecteurs n'ont cure), un seul a vraiment marqué mon intérêt, et c'est aussi le seul que j'illustrerai. Lazzaro Felice, d'Alice Rohrwacher. Sa troisième fiction, la plus fantasque et la plus drolatique. Sorte de parabole sur le monde, très schématisé, très binaire - les riches d'un côté, les pauvres de l'autre -, le récit se détraque à la moitié, décalant son principal héros, le délicat Adriano Tardiolo (à gauche sur la photo), un jeune paysan, après une chute mortelle, dans un futur à demi probable. Il y a quelque chose de la fable dans ce film singulier et par instants inquiétant qui renoue avec cet univers du conte si important dans la culture italienne. Jafar Panahi, lui, fait un cinéma qui correspond à ce qu'on en attend. Exemple avec 3 Faces, nouveau film de la clandestinité, traitant cette fois de la manipulation des images. Fiction imprévisible pour mise en scène égale à elle-même, mais qui cette fois me passe par-dessus la tête. (Enfin), j'ai gardé le moins bon pour la fin avec le sentencieux Les Filles du soleil d'Eva Husson, qui veut délivrer son message sur la guerre et les femmes. Golshifteh Farahani sur le catwalk de la fashion week au Kurdistan, écarquillant les yeux telle une icône de la mode transfugée sur sol guerrier et découvrant que c'est horrible (bientôt un contrat chez L'Oréal? l'a-t-elle déjà?). Emmanuelle Bercot, bandeau sur l'oeil comme John Ford (Raoul Walsh, peut-être), journaliste et photographe, grand reporter et baroudeuse, témoin des faits, découvrant que c'est atroce. Et toutes les autres, figurantes ou seconds rôles, dans une démonstration lyrique et appuyée, plongeant dans l'enfer du film à sujet (ce pour quoi le film concourt à Cannes), signé par une Madame Husson sans rosier qu'on préférait dirigeant le sulfureux Bang Gang, sorti en 2015, très éloigné de ce fatras bienpensant.

23:31 Publié dans Cinéma, Festival de Cannes 2018 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

12/05/2018

Cannes 2018, Godard et la finitude du monde et du verbe

imagegodard.jpgUne image qui résumerait toutes les autres. Une seule image parmi un nombre gigantesque (mais non infini) de pixels combinés entre eux, comme Le Livre de sable ou La Bibliothèque de Babel chez Borges. Finitude des images et du monde, du cinéma et du verbe. Le Livre d'image, du Godard dans le texte, dirait-on, somme et/ou juxtaposition de syntagmes, de fragments, de sèmes, de citations, d'auto-citations. Matière picturale, comme sortie des limbes, en fait du banc de montage, et cette réflexion sur le monde arabe, en marge et à la dérive du monde occidental, parce qu'il ne s'y est pas assez intéressé, ou pas comme il fallait, fournit à JLG une manière de prétexte. Tout aussi expérimental qu'Adieu au langage, certes sans ces digressions mathématiques dont je fus si friand (l'hypothèse de Riemann devenue pure poésie), Le Livre d'image m'a sans doute fasciné avec la même puissance. Parce qu'il ne raconte pas et ne se raconte pas. Et que le cinéma y est un geste ultime qui résumerait peut-être tous les autres.
eternels.jpgChez d'autres, les images se veulent détentrices de sens, comme ci-dessus. Ou gouvernent un récit. Ainsi chez Jia Zhang-ke, dans Les Eternels, titre français que je préfère à son "homologue" anglais, Ash is Purest White. Quinze ans de la vie d'une femme, Qiao, tombée amoureuse d'un caïd de la pègre locale, Bin (ci-dessus avec la cigarette), emprisonnée pour lui, puis partant à sa recherche à sa libération. Que dire sinon que l'affaire, avec ses clichés attendus sur les gangs, ne m'a guère emballé, et que le volonté de revisiter le film noir demeure à mon avis hors-champ. Une thèse des années 2030 s'intitulera peut-être "De la permanence de la musique des Village People dans l'oeuvre de Jia Zhang-ke" - YMCA ici, Go West dans le précédent Au-delà des montagnes, fascination pour l'heure inexplicable. Le titre le moins réussi de sa filmo, à mon sens.
cold.jpgPeut-on dire pareil pour Pavel Pawlikowski, qui n'a signé qu'une poignée de films, dont un Ida qui lui a ouvert les portes du grand cinéma d'auteur (en d'autres termes de Cannes)? Oui, en fait. Histoire d'amour et de renoncement entre un homme et une femme (qui devient chanteuse - je le précise pour justifier l'image que j'ai choisie ci-dessus) courant de la Pologne d'après-guerre au Paris des années 50, Cold War cultive le même sens du noir et blanc qu'Ida, mais l'esthétisme y est davantage gratuit. Chaque plan est composé à la règle et au compas, retenue et sobriété dictent leur loi dans un film où se lovent pourtant quelques éclats de sauvagerie. Mais Dieu que tout cela est corseté et bienséant!

00:17 Publié dans Cinéma, Festival de Cannes 2018 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

10/05/2018

Cannes 2018, le rock, l'amour, le cinéma

leto.jpgMonde absurde. Le superbe Leto fait le portrait de la scène rock soviétique des années 80, et par prétérition des scènes rock, new wave et punk de partout en ces temps-là, mais son auteur, ce Kirill Serebrennikov dont on connaît à peine les trois précédents films (sauf à voyager dans les festivals) n'a pu venir à Cannes, assigné à résidence pour une affaire de détournement présumé de fonds publics. Lettre à Poutine, pas de réaction. Présentation du film, ovation. L'enchanteur noir et blanc d'images recyclant une époque, recréant un univers plus mental que physique, ces pastiches qui n'en sont pas, incongruités clipesques de cover de Psycho Killer ou de The Passenger, l'ensemble brassé dans un mouvement continu, délire qui sait dépasser le clivage générationnel de genres musicaux, tout cela caractérise ce peu conventionnel portrait d'une rock star soviétique, ce Viktor Tsoï auquel le film rend hommage. Serebrennikov sait dépasser des carcans esthétiques, de la sublimation du noir et blanc, façon Jarmusch ou Corbijn (Control) auquel on pense heureusement très peu, à la prison routinière du film musical, dans laquelle il ne se laisse pas enfermer. Il dispense énergie et inventivité, brut de décoffrage dans la composition de ses plans, mais paradoxalement très fellinien dans son attention au détail (la scène de la plage, au fond très Dolce vita). Roboratif et intelligent. Mais il ne fut pas le seul.
plaire.jpgEn effet, à l'instar de confrères parisiens, je ne suis pas loin de penser que le dernier film de Christophe Honoré, Plaire, aimer et courir vite, est son meilleur. Parce que la grâce simple, élémentaire et aérienne qui se dégage de cette histoire d'amour entre deux hommes dans la France des années 90 possède à la fois les ressorts de la tragédie grecque tout en renouant avec une forme de dramaturgie de l'immédiateté souvent saisissante. Parce que Vincent Lacoste et Pierre Deladonchamps y sont formidables, ce qui est au passage peu surprenant au su de leurs cursus. Parce que le film évite miraculeusement tous les thèmes qu'on craignait d'y trouver et qu'il ne cherche jamais à dévier vers le sociétal plombé. Parce qu'il est drôle, léger et irrévérencieux juste ce qu'il faut. Et enfin parce qu'il assume sa liberté et affiche sa modernité comme peu de films français parviennent à le faire.

22:58 Publié dans Cinéma, Festival de Cannes 2018 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |