Cinéma muet - Page 2

  • A Bologne, les divas ont repris le pouvoir

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    moglie.jpgElles avaient le monde à leurs pieds. Le cinéma se conformait à leurs désirs et elles en exprimaient la puissance par leur seule présence. Dans les années dix, et jusqu'au début des années 20, les divas règnent sur le cinéma italien et s'exportent dans le monde entier. Ce qu'il en reste aujourd'hui, on ne peut le découvrir que dans des festivals rétrospectifs comme Bologne, ou parfois, des films invisibles, perdus, retrouvés, puis restaurés, sortent des limbes, complétant des connaissances forcément fragmentaires sur le sujet. Pas mal de muets italiens figuraient au programme cette année. Les divas n'étaient donc pas en reste. La Moglie di Claudio de Gero Zambuto (1918), qu'on peut du reste trouver sur le net si l'on n'est pas trop difficile sur la qualité du visionnement, met en scène Pina Menichelli (ci-dessus). Dans un rôle de femme méchante et ignoble dont elle semblait détenir le secret. Ses apparitions sont hypnotiques, elles dictent la narration du film, allant jusqu'à faire office de mise en scène dans ce sombre drame sur l'amour et la jalousie. Elle éclipse évidemment tous les autres, donnant à voir un monde perdu dont elle seule possède la clé.
    La plus comique Leda Gys - elle n'était pas la seule, et me vient en mémoire Lea Giunchi - tient la vedette dans Vedi Napule e po' mori d'Eugenio Perego (1924), qui conjugue un naturalisme peu courant pour l'époque (beaux plans du Naples des années 20) à un goût pour les scènes de groupe également inhabituel. Plaisant, le film ne dit rien de majeur sur son actrice, davantage au service de l'intrigue que l'inverse.
    bertini.jpgOn peut affirmer le contraire à propos de L'Avarizia de Gustavo Serena (1919), qui fait partie d'un ensemble de sept films, I Sette Peccati capitali, qu'on aurait tous retrouvés en République tchèque (ont-ils été restaurés? et sinon quand?). Le film vaut évidemment pour la grande Francesca Bertini, qui s'en sert comme d'un écrin (photo ci-dessus). Le métrage s'emballe et s'avère plus savoureux dans sa seconde partie, car l'actrice y est davantage en roue libre. Le drame éclate, la diva se roule dans la fourrure, feignant d'endurer mille morts, retrouvant la justification de son existence. Production ambitieuse pour l'époque, L'Avarizia est un film luxueux aux accents presque baroques. Le tandem Bertini/Serena, déjà aux commandes en 1915 d'Assunta Spina, augure d'un film contrôlé dans sa démesure. On attend désormais la restauration des six autres.
    Enfin, de Lyda Borelli, la plus grande de toutes, aucun nouveau fragment n'est apparu cette année, mais un constat optimiste s'impose. Des treize films qu'elle tourna (elle se retira en 1918), pratiquement la moitié existe, ce qui est largement supérieur aux chiffres usuellement brandis pour décrire la situation du cinéma muet, considéré comme perdu à plus de 80%. Que doit-on en déduire? Hélas rien. Le fait qu'une actrice de son calibre soit davantage conservée qu'une vedette de second rang n'a rien d'étonnant. On a ainsi pu voir un trop court fragment de son ultime film, La Leggenda di Santa Barbara, dont il ne semble subsister rien d'autre. Trop succinct pour se faire une idée. Quant au Carnevalesca d'Amleto Palermi (1917), retrouvé dans les années 90, il demeure toujours aussi délicieusement rocambolesque. Dans l'attente d'en retrouver davantage, il faut évidemment conseiller ici l'acquisition d'un DVD événement sorti durant le festival de Bologne, Dive!. Il contient quatre films indispensables: Ma l'amor mio non muore de Mario Caserini (1913), Rapsodia satanica de Nino Oxilia (1915), tous deux avec Borelli, et Sangue bleu de Nino Oxilia (1914) et Assunta Spina de Gustavo Serena (1915), tous deux avec Bertini. En voici la jaquette:

    dive dvd.jpg

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  • L'étrange destin de Renée Falconetti

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    darc.jpgCe visage gravé sur pellicule pour l'éternité. Incarnation d'une Jeanne d'Arc si souvent représentée au cinéma, mais rarement comme Dreyer en 1928. Le film s'appelle La Passion de Jeanne d'Arc et date de la fin du muet. Période où le genre se trouve en état de grâce dans le monde entier. Un métrage unique et incomparable, succession de gros plans et récit d'une passion vécue comme celle du Christ par son interprète. Renée Falconetti, justement. L'actrice d'un seul film. Après Dreyer, elle ne tournera plus. Pire, elle disparaîtra quasiment de la circulation. Un peu de théâtre - elle fut pensionnaire à la Comédie française - puis un départ pour l'Argentine au début de la Seconde guerre mondiale, en 1943. Pourquoi est-elle allée se perdre là-bas, s'interrogeait en 1992 le cinéaste Edgardo Cozarinsky dans un passionnant documentaire, Boulevards du crépuscule, où il partait sur les traces de l'actrice (ainsi que sur celles de Robert Le Vigan, autre grand exilé) dans une Buenos Aires où, on s'en doute, les archives la concernant ne sont pas légion? Je n'ai pas revu Boulevards du crépuscule, j'ignore même s'il existe en DVD ou sur le net, et ces imbéciles de moteurs de recherche, lorsque je tape son titre, m'orientent sans grande surprise vers Boulevard du crépuscule de Billy Wilder (Sunset Boulevard).

    De Renée Jeanne Falconetti, née le 21 juillet 1892 à Pantin, et non à Sermano en Corse d'où sa famille était originaire, nous ne savons donc pas grand-chose. Selon wikipedia, elle se serait donnée la mort le 12 décembre 1946 au Brésil. Ses restes reposent dans un caveau familial, au cimetière Montmartre à Paris. Sa fille Hélène lui survécut et écrivit plus tard, en 1987, un livre sur sa mère, entremêlant son destin à celui de son propre fils, le comédien Gérard Falconetti (1949 - 1984), vu notamment chez Eric Rohmer et prématurément décédé à l'âge de 35 ans. Le livre est épuisé et je ne l'ai pas lu. Renée Falconetti, après son triomphe dans La Passion de Jeanne d'Arc, a-t-elle fait exprès de s'évanouir, de disparaître, de retourner à une sorte d'anonymat troublant qui la regarde elle seule? A-t-elle fui quelque douloureux secret, a-t-elle refusé les propositions d'un univers qui ne lui correspondait pas? Ces hypothèses sont gratuites et irréductibles. D'elle, il ne reste qu'un film, un chef d'oeuvre de 1928. Rien de plus, rien de moins.

    La Passion de Jeanne d'Arc passe en ce moment aux cinémas du Grütli dans le cadre de la manifestation "Il est une foi", événement organisé en collaboration avec l'église catholique romaine.

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  • Dans "La Grève", les corps font un

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    greve.jpgScène de lutte, enchevêtrement de corps, de membres, de mains, un visage broyé par la foule, un sentiment de haine et de colère qui traverse le plan, la sueur, l'eau et un peu de lumière. Le réalisme vire à l'abstraction, l'accumulation tend à l'épure. La lutte est cadrée serré, les visages se fondent dans le tout. Ailleurs, dans plusieurs plans de La Grève (Stacka ou Стачка) comme dans d'autres films d'Eisenstein, le gros plan est roi, les gueules dominent, l'individu inféode l'image. Mais au fond, le processus est le même ici. La masse des corps devient une entité à elle toute seule, et les rares visages qu'on discerne donnent son sens à l'ensemble. Entiers ou fragmentés, les corps disent quelque chose que le montage ensuite assemble (ce qu'on ne peut évidemment percevoir dans un photogramme et qu'il faudrait analyser dans un extrait). Et justement, le héros de La Grève, c'est d'abord cette masse.

    A propos de La Grève, réalisé en 1924 et sorti l'année suivante, premier film d'Eisenstein, qui sera suivi, toujours en 1925, d'un autre chef d'oeuvre, Le Cuirassé Potemkine, on a souvent dit, à raison, qu'il s'agissait d'un film de propagande. Nous sommes en 1912, dans une usine de l'Empire russe où des ouvriers, poussés à bout par des conditions de travail inhumaines, décident de faire grève suite à un épisode dramatique, le suicide de l'un des leurs. Répression de l'armée tsariste, massacres et débordements. Violences et injustice, déjà. Mais surtout suprématie du cinéma et de son langage. La science du montage eisensteinien s'apprête ainsi à révolutionner l'histoire du cinéma alors que le muet, à son apogée en 1924, ne va guère tarder à être supplanté par les premiers balbutiements du parlant.

    La Grève sera projeté samedi 21 mars à 18 heures 30 aux Cinémas du Grütli, dans le cadre du Festival Archipel, pour un ciné-concert avec la musique composée par Pierre Jodlowski en 1971. La projection sera suivie d'une discussion avec ce dernier.

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