29/01/2016

Jacques Rivette, le vertige de l'infini

outinfini.jpgEntre deux miroirs, l’image de Bulle Ogier, démultipliée, se propage à l’infini et tend vers le néant, c’est mathématiquement démontrable. Il y avait chez Rivette ce goût pour l’infini, qu’il savait sans doute inexistant dans la nature ou l’univers. Ce goût de l’infini jusqu’au vertige. Films fleuve – et surtout Out 1 : Noli me tangere, dont les deux images de ce billet sont tirées, et ses impossibles 12 heures 40 - ; œuvres totales, de La Belle Noiseuse à L’Amour fou (quatre heures chacun), du diptyque Jeanne la pucelle (deux fois trois heures) à cette adaptation ramassée de Wuthering Heights, Hurlevent ; de métrages extrêmes aux limites de l’expérimentation à des films plus calmes, plus standards également, tels tous ceux de la fin. Le goût du jeu, aussi, des constructions alambiquées. Paris vu comme un vaste terrain où convergent tous les possibles - et c'est bien normal, puisque Paris nous appartient -, des personnages qui apparaissent, disparaissent et réapparaissent. Un amour pour Balzac, maintes fois adapté et transformé, comédie humaine et feuilleton, anachronismes et entassement. Rivette se résumait difficilement, le cinéma de Rivette était et demeure inépuisable, résultante d’une cinéphilie acharnée, boulimique – Rivette allait voir tout ce qui sortait à Paris, sans exception, et disait qu’il fallait tout voir -, la seule possible sans doute, et d’un sens de l’engagement qui remontait à la fin des années 50, l’époque des Cahiers du cinéma, du rejet du classicisme plan plan – adieu Delannoy, Decoin ou Grangier – et de la naissance de nouvelles formes.

Nouveau langage, nouveau style, nouvelle écriture, nouveau mode de représentation. Nouvelle Vague, en somme, écrirait Françoise Giroud, sans deviner que le terme s’inscrirait dans l’Histoire. Rivette, dos tourné au système, cinéaste libre et déterminé, aimant autant l’improvisation que les cadrages les plus stricts. Ce plan de Jean-Pierre Léaud ci-dessous, devant une boutique de vieux objets dont le nom cisèle un paradoxe, Léaud loin de Truffaut mais nullement dépaysé, encadré par des rectangles de fenêtre se détachant de cette vitrine bigarrée, ce plan, donc, n’a pas été tourné à l’arrache, comme on dit parfois, mais d'évidence contrôlé à la virgule, contredisant le principe même d’un cinéma qui se passait pourtant allègrement de principes, du moins jusqu’à un certain point. Jacques Rivette nous a quittés ce 29 janvier à l’âge de 87 ans.

outhasard.jpgOut 1 – Noli me tangere sera projeté aux cinémas du Grutli du vendredi 5 au dimanche 7 février.

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26/01/2016

Claps de fin pour Robert Darène, Marie Daëms et Ruth Leuwerik

Capture d’écran 2016-01-26 à 21.42.52.pngil y a des noms et des visages qui résonnent moins que d’autres dans les mémoires des cinéphiles. Soit, de gauche à droite et de haut en bas, Robert Darène, Marie Daëms et Ruth Leuwerik. Pour eux aussi, ce mois de janvier fut fatal. Souvenons-nous d’eux une dernière fois.

Robert Darène, ancien élève de Louis Jouvet, après une carrière comme acteur dans quelques films des années 30, – je retiendrai Tout va très bien, madame la marquise de Henry Wulschleger (1936), dont on ne se souvient que de la chanson de Ray Ventura et ses Collégiens, Le Schpountz de Pagnol (1937), et surtout Orage de Marc Allégret (1938) – se décida à passer derrière la caméra. Mais sa filmographie n’est pas très étendue, une petite dizaine de films, dont un succès notable, Les Chiffonniers d’Emmaüs (1955), qui retrace les débuts de la communauté fondée par l’abbé Pierre et qu’on trouve en DVD aux éditions René Château. La Bigorne, caporal de France (1958) a parfois droit à des passages télé, sans doute à cause d’un casting regroupant François Périer, Jean Lefebvre, Jean Carmet et Robert Hirsch. Mais l’affaire n’est pas mémorable. Quant à Houla Houla (1959), véhicule pour Fernand Raynaud, il flirte déjà avec les zones sympathiques du nanar. Robert Darène signe son dernier film (La Cage) en 1962. Il est décédé le 15 janvier à 102 ans.

Marie Daëms fut une vedette très présente sur les écrans français des années 50. Etudes au cours Simon, puis début sur les planches, où elle fait connaissance de François Périer, qu’elle épouse, non sans avoir joué plus de mille fois ce gros succès du boulevard que fut Bobosse en sa compagnie. Le cinéma la courtise rapidement, mais sa filmographie ne comptera aucun véritable grand titre. Faudra-t-il redécouvrir un jour Mon phoque et elles de Pierre Billon (1951), Un trésor de femme de Jean Stelli (1953) ou Le Coin tranquille de Robert Vernay (1957), pour jauger du talent de Marie Daëms ? Je l’espère. Dans sa filmographie, on ne connaît guère, en effet, que L’Air de Paris de Marcel Carné (1954), qui valut à Gabin un prix à Venise cette année-là. Par la suite, Marie Daëms tournera moins, sans pourtant s’arrêter, puisqu’on a pu la revoir chez Gérard Oury, Michel Lang, Nicole Garcia, et même Patrice Chéreau, qui lui confiera un court mais très beau rôle dans le formidable Ceux qui m’aiment prendront le train en 1998. Cette année-là, le film représentait la France à Cannes et j’avais interviewé la comédienne Dominique Blanc. Juste avant l’entretien, une attachée de presse m’avait présenté Marie Daëms qui était en train de se faire maquiller pour la montée des marches. Je me rappelle d’une dame très concentrée, encore alerte, visiblement heureuse de se retrouver sélectionnée sur la Croisette. Ce sera l’une de ses dernières apparitions. Préférant l’anonymat, Marie Daëms était retombée dans l’oubli. Elle nous a quittés le 21 janvier à l’âge de 87 ans.

Ruth Leuwerik reste quant à elle rattachée à son rôle dans Die Trapp-Familie de Wolfgang Liebeneiner (1956), histoire d'une famille de chanteurs qui inspira, dit-on, la comédie musicale The Sound of Music. L’énorme succès du film en Allemagne vaut alors à son actrice une très grande popularité. Un second opus, Die Trapp-Familie in Amerika, sera même mis en boîte deux ans plus tard. Souvent associée au comédien Dieter Borsche, Ruth Leuwerik tournera dans près de quarante films jusqu’en 1977. Elle remportera cinq fois le Prix Bambi, qui récompense les personnalités préférées des lecteurs de Filmrevue. Si le magazine a disparu, le prix existe toujours. En 2010, Ruth Leuwerik inaugure son étoile sur le «Boulevard der Stars» à Berlin, tout près de la Potsdamer Platz. Toujours présente dans les médias allemands, elle était restée une star dans le cœur du public germanophone. Elle est décédée le 12 janvier à l’âge de 91 ans.

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20/01/2016

Ettore Scola ne nous donnera plus rendez-vous

brutti2.jpgSur cette photo de famille, personne ne sourit. Les beaux habits ne sont pas de mise et le regard de tous les personnages révèle une hostilité sourde, une manière de nous signifier que notre présence les dérange. Les thèmes de la famille, du groupe, de la réunion, sont centraux dans le cinéma de Scola. On en trouve notamment des exemples dans La Plus Belle Soirée de ma vie (1972), Mesdames et messieurs bonsoirs (1977), La Terrasse (1980), Le Bal (1983) ou La Famille (1987). Et évidemment dans Affreux, sales et méchants (1976) dont est tirée la photo ci dessus. Brutti, sporchi e cattivi – le titre claque mieux en version originale, charriant une violence crue que sa traduction atténue quelque peu – est sans doute, et cela même s’il conserve les dehors de la comédie, l’un des films les plus féroces de Scola. Par son sujet, le quart-monde romain, milieu d’ordinaire traité avec condescendance ou misérabilisme dans le cinéma italien. Par son traitement, gargantuesque, portraits de personnages dégueulasses et dénués de qualités que la mise en scène ne cesse d’accentuer à gros traits. Par son apparente absence de morale. Et enfin par sa cruauté, implacable et sans équivoque, au point d’aboutir à la condamnation de presque tous les caractères qui défilent et s’entassent, littéralement, à l’image.

Bien sûr, pour "hommager" Scola, j’aurais pu choisir une image de Nous nous sommes tant aimés (1974), d’Une journée particulière (1977), de La Nuit de Varennes (1982), ou même du moins connu Le Voyage du capitaine Fracasse (1990). Choix sans doute plus nobles, plus mainstream, plus parlants. Plus évidents, aussi. Dans tous les cas, la filmographie de Scola, étonnante de régularité, regorge de pics, de grands films qu’on ne cesse de redécouvrir et de retrouver, comme des amis longtemps perdus de vue. Dans cette logique, j’ai hâte de revoir Macaroni (1985), merveilleux film sur l’amitié qui m’a laissé un souvenir lumineux. Jusqu’à la fin des années 90, Scola nous aura ainsi régulièrement enchanté et donné rendez-vous sur les écrans. Souvent sélectionné à Cannes, il en revint récompensé plusieurs fois, sans jamais obtenir la Palme. Et puis un jour, il s’est arrêté. Un dernier film en 2003, Gente di Roma, sorti en Italie et en France dans l'indifférence. Et c’est à peu près tout. Le monde du cinéma ne le concernait plus, ne l’intéressait plus, et, pire, ne s’intéressait plus à lui, sinon pour des hommages festivaliers divers. Il en gardait tristesse et amertume, comme me l’avait récemment confié Marco Bellocchio lors d’un entretien. Ettore Scola a été admis la semaine passée en chirurgie cardiaque à la polyclinique de Rome. Il avait sombré dans le coma ce week end. Il y est décédé mardi soir, à l’âge de 84 ans.

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