06/10/2015

Adieu à Chantal Akerman...

akerman.jpgCette femme qui s'éloigne de nous, silhouette filmée de dos, longiligne, une veste brune sur les épaules. Cette femme qui semble marquer un temps d'arrêt entre plusieurs directions suggérées par le panneau indicateur qu'on voit au centre. Gauche ou droite, on ne sait trop, dans un instant, cette silhouette sera happée dans un hors-champ inaccessible et laissera notre regard errer sur ce quai de gare désert. L'arrivée d'un train à l'arrière-plan - et je ne sais pourquoi, cette locomotive me rappelle ce film des origines, L'Arrivée d'un train en gare de La Ciotat des frères Lumière, qui effraya tant les premiers spectateurs de l'histoire - signale pourtant une activité qui ne stoppe jamais. Un flux continu, un va-et-vient incessant symptomatique de tous ces lieux où les voyageurs circulent et se croisent sans jamais s'arrêter. Sauf que là, tout est vide. La symétrie parfaite de l'image appelle l'infini, dans un trompe l'oeil élégant et épuré que rien ne semble vouloir perturber. C'est à l'infini que les lignes parallèles - à l'instar de celles formées par des rails de train - sont censées se rejoindre, du moins dans la géométrie non euclidienne. Mais le cinéma n'en a cure, et ici, les parallèles s'incurvent avant de se dérober à la vue. Arrivées, départ, apparitions, disparitions, les gares restent ces lieux de tous les possibles, réservoirs fictionnels qui inspirèrent si souvent les cinéastes. Revoyons la séquence de fin cruelle et désenchantée d'Un revenant de Christian-Jaque, les rencontres fortuites scellant deux destins dans Brève rencontre de David Lean ou dans Before Sunrise de Richard Linklater, le point culminant et mélodramatique de Station terminus de Vittorio De Sica, et je n'irai pas plus loin. Il y a toujours, lorsqu'on imagine ou qu'on filme une séquence dans une gare, l'idée sous-jacente mais obsessionnelle de séparation, d'adieux plus ou moins définitifs. Ce plan n'y fait pas exception. En quittant le champ, Anna, car c'est le nom de son héroïne, jouée par Aurore Clément, nous dit en somme adieu.

Cette image est tirée des Rendez-vous d'Anna, de Chantal Akerman. Ce lundi 5 octobre, la cinéaste a décidé de quitter ce monde. Elle avait 65 ans.

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31/08/2015

Wes Craven, l'horreur transgressive

craven.jpgLa violence était âpre et réaliste, brutale et dérangeante, au point de générer un certain malaise que le naturalisme de la mise en scène, fauchée, et le grain de la pellicule, non perceptible ici, ne cessaient d'amplifier. Réalisé en 1972, The Last House on the Left (La Dernière Maison sur la gauche) est le premier film réalisé par Wes Craven. Il fit date et école, et marque un jalon dans un cinéma d'horreur transgressif qui ne s'était pas encore tout à fait émancipé des zones du bis. Premiers pas d'un cinéaste qui, avec notamment Tobe Hooper et William Lustig, allait fortement imprimer un genre. De Wes Craven, on (c'est-à-dire le grand public) connaît davantage ces franchises que sont Scream et la série des Freddy, qu'il ne signa pas tous. Soit des déclinaisons d'une horreur plus standard, dans la norme de cette représentation de l'effroi qui s'assimile parfois, à tort, à un cinéma pour ados. A l'exception de son exploitation vidéo, The Last House on the Left, remaké par Dennis Iliadis en 2009, reste un film relativement peu vu et ses diffusions en salles peu fréquentes. Dans ce premier film, Craven avait mis son âme. Il nous a quittés dimanche, à l'âge de 76 ans.

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13/07/2015

"Amy", l'artiste et l'épave

amy.jpgSex, drugs & rock'n'roll. Clichés lassants. C'est pourtant bien par ces mots qu'on peut synthétiser la vie et la carrière de celle qui allait rejoindre le club des 27 le 23 juillet 2011. Quatre ans après son décès, ce documentaire d'Asif Kapadia revient sur le fulgurant parcours d'une chanteuse unique qui n'eut le temps d'enregistrer que deux albums (et non des moindres, mais peu importe). Images d'archives, films d'adolescents, témoignages, extraits d'émissions et de concerts. Le cinéaste accumule les documents rares et les images inédites. Ci-dessus, Amy Winehouse pose pour un cliché (promotionnel?) et a l'air à la fois clean, reposée, lisse et relativement neutre. Image trompeuse, bien sûr, pour une icône trash et borderline littéralement détruite par son mode de vie et ses excès. Visionnant le film, la famille de la chanteuse l'a contesté et s'en est dissocié, jugeant le documentaire trompeur et contenant des contrevérités basiques.

Mais à quoi s'attendaient-ils? A un biopic revu, lisse et corrigé qui renverrait le reflet d'une Sissi londonienne et non d'une femme devenue épave suite à ses consommations de drogue et d'alcool (les images de ses derniers concerts ne sont pas truquées, à ce que je sache)? A une vision édulcorée et gentillette d'un univers dominé par les trompe-l'oeil et les manipulations? A une relecture d'un mythe à peine ébauché et déjà traversé par des figures fascinantes (tel le vampire Blake, dont Amy était folle)? A un collage dissocié des unes des revues people ou des tabloïds anglais qui traquaient la bête pour vendre leur sauce sans le moindre scrupule? Je ne sais pas. Mais l'image qu'ils en avaient ne collait pas forcément à la réalité de l'artiste. La famille d'Amy Winehouse est de toute évidence à côté de la plaque. C'est bien la preuve que les producteurs et le réalisateur d'Amy auraient pu faire l'économie de leur avis et de ces polémiques stériles parfaitement raccord, elles, avec le passif de la chanteuse.

Amy est actuellement à l'affiche en salles.

19:20 Publié dans Chanson, Cinéma, Festival de Cannes 2015, Hommages | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | | | |