04/09/2015

Mostra de Venise 2015: oui, je préfère Catherine à Johnny

marguerite.jpgMarguerite chante faux mais Marguerite ne le sait pas. Curieux destin, comme une histoire de grandeur et de décadence à l'envers. Le film de Xavier Giannoli s'inspire de la vie de la soprano américaine Florence Foster Jenkins, connue et ridiculisée pour son manque de talent notoire dans l'art lyrique, et transposée ici dans la France des années 20 (pour l'info, Stephen Frears adapte en ce moment la même histoire avec Meryl Streep dans le rôle de Jenkins, sortie en 2016). Catherine Frot, qu'on aura reconnue ci-dessus, endosse brillamment ce rôle périlleux, à la frontière entre naïveté et pathétique. Giannoli reconstitue avec un certain panache une société mondaine dont les travers n'ont pas changé, le tout avec un luxe appréciable dans sa mise en scène. Portrait d'un monde perdu et de ses hérauts obsolètes, Marguerite ouvre à la France les portes du palmarès vénitien. Catherine Frot mériterait un prix d'interprétation. Elle joue juste et combine malice et candeur avec cette touche personnelle qui en fait une actrice à part dans l'Hexagone. Le sait-elle? Je l'ignore.

Black-Mass.jpgDu côté des locomotives américaines, Black Mass de Scott Cooper ne doit sa présence (hors-compétition, Dieu merci) à Venise que grâce à la présence de Johnny Depp, star d'un jour au Lido face à des fans en délire. Ici dans le rôle de James J. Bulger, célèbre gangster de la pègre de Boston, où il avait formé un gang. Sous des tonnes de maquillage (un aperçu ci-dessus), l'outrance de son jeu saute aux yeux. N'est pas Marlon Brando qui veut. Ni Scorsese pour Scott Cooper, qui signe une caricature laborieuse de film de gangsters sans se poser deux secondes des questions d'ordre stylistique qui donneraient à cette succession de gros plans et de scènes de baston un sens esthétique autre que l'alignement de lieux communs et de gueules cassées. Revoyons plutôt Goodfellas. On s'ennuie ferme face à un résultat convenu et inutile que la bienséance me conseille de ne pas développer davantage.

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03/09/2015

Mostra de Venise 2015: on voyage au Louvre, en Australie, à Boston

francofonia.jpgDes officiers, un musée. Le Louvre sous l'occupation. La rencontre entre deux hommes, Jacques Jaujard, directeur du musée, et Franz von Wolff-Metternich, responsable du Kunstschutz en France, de 1940 à 1942. La cohabitation entre art et pouvoir, surtout, thème central de Francofonia, qu'Aleksander Sokourov a présenté en compétition à la Mostra, quatre ans après y avoir remporté le Lion d'or pour Faust. Leçons d'histoire pour exercice de style. Reconstitution assumant l'esthétique de vieux films extirpés de leur bobine pour un métrage qui débute, une fois n'est pas coutume, par son générique fin. La surprise surgit à chaque plan. Des personnages s'évadent d'un tableau, des images d'archives s'invitent dans la fiction, la partie droite de l'écran reste, quant à elle, les trois quarts du temps dans le noir, comme s'il s'agissait d'absorber des formats de pellicule obsolètes. Sokourov tel qu'en lui-même, plus proche de Chris Marker, celui du Fond de l'air est rouge, que d'un Godard, encore que... C'est magnifique et évident. Du vrai cinéma, en somme.

looking.jpgMoins emballant, Looking for Grace de l'Australienne Sue Brooks a au moins le mérite de se singulariser par une structure narrative dans laquelle les récits s'enchâssent pour se centrer autour des personnages successifs de cette histoire. Une affaire de fugue, le mal-être d'une adolescente de 16 ans (qu'on voit ci-dessus), donnent le ton d'un drame intimiste pétri dans l'Ouest australien, et rappelant vaguement les premiers travaux de la Néo-Zélandaise Jane Campion (on pense à Sweetie, sans véritable raison, en fait). Les cinq précédents films de Sue Brooks ont circulé dans des festivals sans atteindre nos écrans. Le sort de Looking for Grace est suspendu au palmarès vénitien. Mais ses chances sont assez minces et le film risque de s'oublier assez vite.

spotlight.jpgHors-compétition, la "grosse machine" du jour s'appelait Spotlight et est signée par Thomas McCarthy. D'après des faits réels (tendance lourde de la Mostra cette année, dirait-on), le film retrace l'enquête en 2001 d'une équipe de journalistes du Boston Globe sur une affaire d'abus sexuels sur mineurs mettant en cause l'église catholique américaine. Tout cela est net, carré et rondement mené, même si on peut reprocher à McCarthy de signer d'abord un film de scénariste, avec un classicisme à la Lumet qui passe pourtant plutôt bien la rampe. Quelques visages connus y apparaissent, tels Mark Ruffalo, Rachel McAdams, Michael Keaton et Stanley Tucci, qui ne figure pas sur l'image ci-dessus.

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02/09/2015

Mostra de Venise 2015: vertige enneigé et extrême violence

everest.jpgGravity en 2013, Birdman en 2014 - et je ne remonterai pas plus loin-, Everest cette année, le film d'ouverture de Venise est logiquement une grosse production, si possible américaine. Signé par l'Islandais Baltasar Kormakur, qui a su se montrer suffisamment bon technicien pour qu'Hollywood lui fasse les yeux doux, Everest, tiré de faits réels que l'alpiniste Jon Krakauer a narré dans un livre (Tragédie à l'Everest) relatant sa tragique expédition de 1996, aligne les stars dans la neige. Pourtant, et l'affiche ci-dessus le démontre clairement, la vraie star du film, c'est cette montagne, le plus haut sommet du monde si on le mesure depuis le niveau de la mer. Le voilà donc, ce personnage central, celui qui va briser des vies et tenter de décimer ceux ou celles qui essaient de l'escalader. S'il s'apparente au film catastrophe, sans du reste avoir à en rougir - même si la 3D ne sert à rien, la plupart des séquences affichent une réelle efficacité, et affirmer qu'on s'ennuie face à ce spectacle serait mentir -, Everest se cantonne dans un premier degré presque décourageant de naïveté. Existe-t-il une malédiction du film de montagne, du moins pour les fictions?

D'Arnold Fanck, dont les premiers métrages, dans les années 20, sont pourtant très beaux, à Edward Dmytryk, auteur d'une Neige en deuil (1956) respirant trop le studio, en passant par Les Neiges du Kilimandjaro (d'Henry King, 1952) et autres avatars hollywoodiens de la même veine, peu de cinéastes ont véritablement su transcender un genre qui, pour d'évidentes questions de moyens, est rarement abordé au cinéma. Citons quand même The Eiger Sanction (1975) de Clint Eastwood, indiscutablement l'un des premiers de cordée. Loin d'être raté - et le plaisir qu'on y prend suffit à le démontrer -, Everest ne décolle pourtant jamais de ce premier degré que j'évoquais avant. everestjake.jpgTout est pieusement écrit, joué, attendu, des différentes étapes de l'expédition à l'émotion qui surgit au long de la catastrophe, sans temps mort ni plans inutiles. A de rares instants, on entrevoit l'effroi que représente la nature lorsqu'elle se déchaîne, nous rappelant que sur terre, bon nombre d'endroits sont tout aussi invivables que dans l'espace. Il en faudrait plus, de ces instants-là. Kormakur en est un peu avare. Alors, Everest était-il légitime en film d'ouverture de la 72e Mostra vénitienne? Malgré toutes mes réserves, je dirais que oui.

beastsofnonation.jpgPremier film de la compétition 2015, Beasts of No Nation (photo ci-desssus) de l'Américain Cary Joji Fukunaga prend rapidement à l'estomac et s'apparente, dans une certaine mesure, à un électrochoc. D'après un best-seller nigérian, le film raconte la destinée d'un enfant dont la famille a été massacrée sous ses yeux et qui devient ensuite soldat, intégrant les rangs de la guerre civile. L'extrême violence et la brutalité de certaines séquences nous immergent dans une réalité (celle des enfants soldats) qu'en temps normal, notre regard ne veut pas admettre. On y voit quand même un gosse forcé de décapiter un innocent à coups de machettes, puis une petite fille massacrée à coups de pieds pendant que sa mère se fait violer, et je m'en tiendrai là pour cette fois. Car le film n'évacue pas tout à fait le dilemme moral qui consiste à représenter de tels actes, même si l'ultime confession du jeune héros, face caméra, situe parfaitement son point de vue. Reste une maîtrise assez incroyable dans la mise en scène de l'horreur, une réalisation d'une remarquable fluidité et des comédiens parfaitement dirigés. Tout cela donne une indéniable puissance à un film qui place la barre de la compétition plutôt haut. Bref, la Mostra démarre en force et je ne vais pas m'en plaindre.

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