Cinéma

  • Berlinale 2019: "Synonymes", de main de maître

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    synonymes2.jpgsynonymes3.jpgDe son passé, (presque) rien ne filtrera. Et son présent commence par une image de nudité. Le dénuement d'un grand appartement vide, possiblement haussmannien, que Yoav trouve inoccupé et dans lequel il s'endort puis se douche, excité, avant de s'apercevoir qu'on lui a tout volé. L'homme est nu, frigorifié, se congèle dans une baignoire avant de trouver refuge chez un étrange jeune couple à l'étage au-dessus. Cette séquence introductive, menée avec rigueur et en silence, annonce que dans Synonymes, rien ne se déroulera tout à fait comme dans ces récits classiques où tout devrait être expliqué, justifié, commenté, analysé, décortiqué. Histoire d'un déracinement, d'une quête identitaire, d'une recherche de mots et de corps, le film se déroule dans un Paris comme vidé de sa substance. Notre héros y déambule dans un manteau très large, presque trop carré, et, de boulot en mission, sème les graines d'une sorte de jeu de pistes où la politique n'est plus qu'un vaste souvenir et où les sentiments forment une manière de rêve éveillé et tronqué. Synonymes est un film fascinant. Par sa construction, son sens de l'épure, et j'en passe. On y sent quelques influences - conscientes ou non cela n'importe guère - de Bresson, Rivette, à la rigueur Rohmer. On y emprunte le pas d'un personnage qui ne lâche rien, sinon des mots et des expressions qu'il trouve dans un dictionnaire acheté chez Gibert. On y subit la pluie ou la peur, et on y parcourt Paris sans savoir où l'on est ni où l'on va. La magie du cinéma opère et Nadav Lapid orchestre tout cela de main de maître. Avec un Tom Mercier impérial.
    Un mot sur La Paranza dei bambini de Claudio Giovannesi, affrontement d'ados napolitains qui font leur apprentissage de caïds dans un film mouvementé et frénétique mais un peu trop passe-partout. Et une interrogation sur la présence en concours d'une pénible croûte, Ich war zuhause, aber..., signé Angela Schanelec, dont le programme m'apprend que l'un ou l'autre de ses précédents films avait été montré à Locarno, ce dont je n'ai aucun souvenir, ce qui me paraît logique au vu du dernier en date qui commence déjà à me sortir de la mémoire tant il ne vaut rien.

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  • Berlinale 2019: présence du surnaturel

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    repertoire.jpgrepertoire2.jpgLe cinéma est l'art des fantômes. Il les convoque, les traque, les réunit, leur donne une nouvelle vie, du moins un semblant d'existence dont la pellicule conserve les traces. La pellicule, parlons-en! Denis Côté a fort judicieusement tourné son dernier film, ce Répertoire des villes disparues au titre si énigmatiquement beau (moins heureux en anglais, où il devient un Ghost Town Anthology un peu plat), en 16 mm. Bonheur du grain sur écran, loin de ces images léchées, standardisées, aplaties, blu-rayisées. Bonheur de l'épure que le format permet, renvoyant à un au-delà du cinéma, à un avant toujours présent (et encore l'immanence des fantômes), qui perdure et défie le futur. Sur le travail du deuil, s'il faut à tout prix dire en gros de quoi traite le film, qu'on peut aussi lire comme une histoire d'amour, ce Répertoire généalogique redit notre attachement supposé aux lieux et aux choses en ce qu'ils caractérisent les êtres, et aux disparus en ce qu'ils envahissent mémoires et conscience, et parfois, comme ici, le présent le plus tangible. Du surnaturel, des paysages enneigés, une bourgade paumée (215 âmes), un roman paraît-il inadaptable, et le cinéaste canadien signe l'un de ses films les plus personnels, les plus irréductibles. Troublant, poétique et lumineux. L'un des temps forts de la compétition berlinoise.


    Plus académique, le Mr. Jones d'Agnieszka Holland conte le destin singulier d'un journaliste britannique qui le fut tout autant. Gareth Jones, après avoir réalisé l'interview de Hitler, part à Moscou négocier un entretien avec Staline, mais échoue finalement en Ukraine où il découvre l'extermination par la faim qu'y subit le peuple. De retour (on ne sait trop comment), il fera éclater la vérité en convainquant William Randolph Hearst de le publier, au grand dam d'un journaliste américain qui affirme le contraire en obtenant le Pulitzer. Un peu long, pas toujours bien filmé (il y a notamment une séquence d'orgie massacrée par un piteux travail de la caméra), Mr. Jones conserve son intérêt. L'engouement suspect provoqué par God Exists, Her Name Is Petrunya, production venue de Macédoine et signée Teona Strugar Mitevska, me laisse davantage de marbre, même si son personnage principal, une jeune femme qui décide de prendre son destin en mains en s'emparant d'une croix de bois rituellement lancée dans la rivière chaque année et convoitée par des centaines d'hommes, est fort bien construit. Mais on glisse vite vers la métaphore, voire vers une sorte de démonstration un peu facile. Tout à fait le genre de films à être primé à Berlin. Probabilité moins évidente avec Kiz Kardesler, qui marque le retour du cinéaste turc Emin Alper, qui filme ici trois soeurs isolées dans un hameau d'Anatolie. Méditatif, lent, parfois drôle, mais le plus souvent tragique, le film offre un exemple de cinéma d'auteur tel qu'on le pratiquait il y a environ vingt ans. Honorable, certes, mais on est en droit d'attendre un peu plus.

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  • Berlinale 2019: de l'émotion à l'horreur

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    goldene.jpgPour cette 69e édition de la Berlinale, et la dernière sous la direction de Dieter Kosslick, qui passera la main d'ici quelques semaines à Carlo Chatrian, ex-directeur de Locarno, les médias veulent mettre l'accent sur les femmes: sept en compétition (sur dix-sept titres), plus une rétrospective allemande et plutôt récente - rien d'antérieur aux années 70. Voyons déjà les films du concours (mes différents billets seront irréguliers, chrono oblige), ce qui ne sera pas si mal, surtout à une époque où la projection sur grands écrans semble menacée et en tout cas désertée par une partie du grand public. Depuis jeudi, l'inflation des festivaliers nous éloignera de ces constats alarmants qu'on ne veut de toute façon pas entendre, et le festival semble déjà avoir sorti son artillerie lourde pour les premiers jours.

    En ouverture, une drôle de production européenne, signée par la Danoise Lone Scherfig, The Kindness of Strangers, avec Zoe Kazan, Tahar Rahim et autres comédiens désassortis. Autour des thèmes de la solidarité et de la maltraitance, une manière de récit choral curieusement structuré, sans pourtant déserter les couloirs du mainstream, avec un noyau dur de personnages tous fort attachants. Mélange de légèreté et de gravité, le film s'amuse à survoler ce dont il traite, de façon un peu filandreuse et décalée.
    Bien plus sérieux, et autrement plus complexe, le dernier François Ozon, Grâce à Dieu, qui mériterait, pour toutes sortes de raisons, de remporter l'Ours d'or (on verra bien), traite de la pédophilie à l'église en parlant de la récente affaire Barbarin et du silence du diocèse sur des faits d'agression sexuelle commis sur des mineurs par des prêtres avant 1991. Le film s'articule autour des victimes, adopte leur point de vue, essentiellement trois d'entre elles, ici jouées par Melvil Poupaud, Denis Menochet et Swann Arlaud. D'une justesse confondante, structuré en segments qui se relaient les uns les autres, le film atteint une gravité émotionnelle jamais constatée dans l'oeuvre d'Ozon. Il s'agit là de son meilleur film.
    Systemsprenger, de la cinéaste allemande Nora Fingscheidt, se veut tout aussi percutant, mais se retrouve un cran au-dessous, même si l'histoire de cette petite fille souffrant de graves troubles obsessionnels maintient l'attention. On y constate une belle adhésion entre la jeune actrice et ses partenaires, et le film ne tombe jamais dans la facilité. Allemande elle aussi, Marie Kreutzer montrait en concours Der Boden unter den Füssen, sorte de calque du Toni Erdmann de Maren Ade, en moins fou, moins tenu, moins délirant. Ici, l'héroïne est aussi une femme d'affaires, carriériste et lesbienne, dont la soeur internée ne cesse de la culpabiliser. Mais notre empathie pour le personnage demeure en retrait.
    Öndög de Wang Quan'an, qui nous vient de Mongolie, parle de meurtres tout en se déroulant dans la steppe la plus déserte du monde. Désincarné mais calibré pour les festivals, le film compose avec la lenteur et des passages obligés (l'accouchement animalier) sans trop parvenir à dépayser. L'oeuf de dinosaure - c'est le sens du titre - débouche en réalité sur une souris. D'autres animaux, des chevaux, traversent le champ et l'écran de Ut og stjaele hester du Norvégien Hans Petter Moland, qui aurait gagné à se délester de sa voix off et de sa structure en flash backs - du coup, le rôle tenu par Stellan Skarsgard n'y est pas du tout utile - pour se concentrer sur un récit initiatique classique, genre qui a fait ses preuves dans le cinéma scandinave.
    Enfin, j'ai gardé le plus terrible pour la fin avec l'éprouvant Der goldene Handschuh de Fatih Akin (photo ci-dessus), qui a retourné l'estomac des plus aguerris dans cette Berlinale. Tiré d'un best-seller, le film relate les crimes commis par Fritz Honka, serial killer qui a tué plusieurs vieilles dames solitaires à Hamburg dans les années 70, les abordant dans un bar dont le film porte le nom avant de les inviter chez lui où il les tuait puis les démembrait, cachant généralement des parties de leurs corps dans une cachette de sa mansarde. Il faut savoir que Fatih Akin prend ici le parti de tout montrer, presque sans ellipses, et dresse un tableau de la déchéance humaine qui fait froid dans le dos. La première séquence donne le ton. On y voit le corps d'une vieille femme sur un lit, dans un appartement d'une saleté repoussante. Puis un homme s'agite au-dessus d'elle pour tenter de la faire glisser dans un sac en plastique. Il traîne ensuite son chargement dans l'escalier, mais le bruit attire l'attention d'une petite fille. Alors il remonte le corps chez lui, le déshabille entièrement, puis s'empare d'une scie. Est-il besoin de vous raconter la suite? Der goldene Handschuh est clairement un film d'horreur, une plongée hallucinante dans l'enfer de la déliquescence et de la démence dans ce qu'elle peut avoir de plus abject. Loin de la caricature que certains ont pu voir, le film repousse les limites de la bienséance et du confort, non sans mettre à mal notre capacité à tout supporter. Destiné à un public averti, il devrait sortir en Allemagne assorti d'une interdiction aux moins de 18 ans, ce qui est extrêmement rare. Il a évidemment passablement secoué le public de la Berlinale, qui en a pourtant vu d'autres. Verra-t-on ce grand film macabre en Suisse? Ce n'est pas gagné.

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