12/04/2018

Festival de Cannes 2018: la possibilité d'un nouveau départ

godard.jpgIl y aura Xavier Dolan avec son premier film en anglais, l'inamovible Sorrentino Paolo et Jacques Audiard avec un casting très américain, Jake Gyllenhaall en tête. Eh bien non! Ceux-ci ne seront pas là. Mais il y aura ceux-là, annoncés ce jeudi 12 avril. A savoir Godard, avec un film dont on n'a vu que deux (peut-être trois) images (dont une ci-dessus), Le Livre d'images, dont voici l'élégant synopsis: "Rien que le silence, rien qu’un chant révolutionnaire, une histoire en cinq chapitres, comme les cinq doigts de la main". Spike Lee, guère plus repassé par la Croisette depuis une vingtaine d'années (sauf erreur la dernière fois en 1999 avec Summer of Sam à la Quinzaine des réalisateurs) et qui y opérera son retour avec Blackkklansman. Et Hirokazu Kore-eda avec Shoplifters, énième histoire familiale de son cru, mettant cette fois en présence des voleurs. A leurs côtés - mon choix était purement subjectif, sauf en ce qui concerne Godard -, quinze autres longs-métrages seront en lice pour la Palme d'or au Festival de Cannes entre le 8 et le 19 mai. Il s'en ajoutera peut-être encore un ou deux. En 2017, The Square de Ruben Östlund avait ainsi rejoint la compétition in extremis, puis obtenu la Palme d'or. Dans l'attente, citons-les. Asghar Farhadi (en ouverture), Stéphane Brizé, Matteo Garrone, Ryusuke Hamaguchi, Christophe Honoré, Eva Husson, Jia Zhang-ke, Nadine Labaki, Lee Chang-Dong, David Robert Mitchell, Jafar Panahi, Pawel Pawlikowski, Alice Rohrwacher, A.B. Shawky (seul premier film du concours) et Kirill Serebrennikov. Cette liste appelle-t-elle déjà des commentaires, sachant qu'aucune des oeuvres n'a pour l'heure pu être visionnée? Oui.
Elle (la liste) suggère la vague impression d'une volonté de rebattre les cartes par rapport aux attentes, de proposer une compétition et colonne vertébrale sensiblement différentes, sensation que les nouvelles grilles horaire (les journalistes privilégiés comme nous le sommes ne devraient plus découvrir les films avant) semblent également accréditer, même si aucune grille n'est encore parue. Par exemple, aucune ex-Palme d'or ne figure parmi ces dix-huit titres, et quelques grands favoris, ceux-là même que je citais en première phrase de ce billet, ont été écartés, pour des raisons que j'ignore et sur lesquelles je ne livre aucune hypothèse. En bref, il y aura une sorte de sang neuf dans cette 71e sélection cannoise. Hors-compétition (à vue de nez une douzaine de films), la chose est moins flagrante. Il faudra même subir Solo: A Star Wars Story, spin-off signé Ron Howard dont je me serais allègrement passé et que tout le monde risque de faire semblant d'attendre comme l'événement du semestre. L'impression d'un vaste renouvellement surgit aussi à la découverte des quinze titres de la section parallèle "Un certain regard", même si de manière moins évidente que la compétition officielle.
Au-delà de ces annonces, je note que cette année, aucune production Netflix ne sera la bienvenue sur la Croisette, que les rebelles qui oseront prendre un selfie sur les marches seront punis (24 heures sans projo), que des premières synthèses des films retenus font état d'un contenu très politisé (comme si cela changeait par rapport aux autres années), et qu'aucune trace d'irrévérence ne pointe pour l'heure le bout de son nez dans un festival qui paraît vouloir éviter les polémiques comme la peste. Les femmes auront droit au chapitre - trois en compétition, Cate Blanchett en présidente du jury, Ursula Meier à celui de la Caméra d'or -, la délégation asiatique est conséquente, l'Arabie saoudite sera présente pour la première fois officiellement cette année, et encore plein de choses que j'oublie sciemment et sur lesquelles il sera bien temps de revenir.

18:15 Publié dans Cinéma, Festival de Cannes 2018 | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | | |

21/02/2018

Berlinale 2018: où l'on prend quelques nouvelles de Gus Van Sant et Steven Soderbergh

sant.jpgIl est tétraplégique, cartoonist et alcoolique. Incarné par Joaquin Phoenix, c'est le héros réel du dernier film de Gus Van Sant, réalisateur qui à sa manière revient de loin après un naufrage cannois causé par The Sea of Trees en 2015, ratage du reste jamais sorti à Genève. Avec Don't Worry, He Won't Get Far on Foot, il retrouve sa veine classique, chronique de vies extraordinaires, là d'après un récit véridique - John Callahan a bien existé -, pour un film ni décevant ni surprenant, et qui marque peut-être un léger recul dans une oeuvre dont les ambitions semblaient à l'origine plus denses, plus amples, voire plus subversives. Le casting du film est l'un de ses points forts. Rooney Mara, Jack Black, Beth Ditto, Jonah Hill, Udo Kier, Mark Webber et Carrie Brownstein sont regroupés ici autour de Phoenix, qui avait déjà remporté, en mai dernier, un prix d'interprétation à Cannes. Ceci pour préciser que même s'il part favori pour un prix berlinois, le jury pourrait vouloir récompenser un autre comédien à cause de cela.


groning.jpgMein Bruder heisst Robert und ist ein Idiot de Philip Gröning aurait pu s'intituler "Ma soeur s'appelle Elena et est une idiote finie" tant le principal personnage féminin de ce film passablement irritant s'avère d'une rare nullité. Pourtant, Gröning reste à la base un auteur intéressant, celui de Die grosse Stille (2005), documentaire de près de trois heures sur les moines de la Grande Chartreuse, celui de Die Frau des Polizisten (2013), drame de près de trois heures structuré en 59 chapitres évoquant graduellement la violence conjugale. Mein Bruder... dure lui aussi près de trois heures. Je n'ai pu en voir que deux, devant sortir pour aller à une interview de Joaquin Phoenix (pour le film ci-dessus). Et sachant qu'un film de Gröning doit se juger dans sa globalité et sa totalité, je ne considérerai pas ses pénibles 120 premières minutes comme un résultat en soi.

Unsane.jpgDe Soderbergh Steven, qui passe désormais son temps à déclarer arrêter le cinéma tout en pratiquant l'inverse, la Berlinale programmait aussi, hors-concours, Unsane, long-métrage dont la particularité est d'avoir été entièrement tourné avec un iPhone, pseudo exploit devenu un argument de vente. Si la maîtrise technique, de la mise en scène, de la direction d'acteurs, du cadre, est au rendez-vous, même sans virtuosité, les zones d'ombre du scénario occultent quelques faiblesses diégétiques qu'une simple efficacité ne suffit pas à faire disparaître. Confrontée à ses peurs et à la réalité carcérale d'un institut psychiatrique où paraît oeuvrer un serial-killer, Claire Foy (ci-dessus), transfert de la série The Crown (que je n'ai pas vue, mais dont le sujet ne me fait pas exactement courir), livre une gamme d'émotions et une performance dans ce thriller horrifique qui aimerait sans doute pouvoir subir la comparaison avec Hitchcock. C'est loin d'être déshonorant, mais quand même cent coudées en-dessous des classiques du genre.

22:03 Publié dans Cinéma, Festival de Berlin 2018 | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | | |

20/02/2018

Berlinale 2018: l'horreur en plan séquence

utoya.JPGD'abord cette image de groupe prise ce matin à la Berlinale, et inhabituelle pour mon blog, où d'ordinaire je ne choisis que des photos tirées des films commentés. Un groupe dont la moyenne d'âge est assez basse. Ils sont jeunes, graves, droits comme des I, et sans le savoir, ils nous rassurent. Et nous rappellent que eux, contrairement à ceux qu'ils incarnent, sont des acteurs et non des victimes. Tourné en un seul plan séquence étourdissant de 72 minutes, Utøya 22. Juli (ou U July 22) reconstitue l'attaque survenue le 22 juillet 2011 en Norvège sur l'île d'Utøya, au sein d'un camp de jeunes organisé par le Parti travailliste norvégien. 77 victimes, 99 blessés graves. Attaque perpétrée par un seul homme, Anders Behring Breivik, 32 ans, qui a également revendiqué une attaque à la bombe dans le quartier gouvernemental d'Oslo, survenue le même jour. Reconstitution, disais-je. Non, car le film adopte un point de vue quasi unique, celui d'une jeune femme, Andrea Berntzen (c'est le nom de l'actrice) que voici.

utoya-22.jpgKaja recherche sa petite soeur, et pendant que les bruits de tir s'accumulent dans la bande-son, elle ne sait pas plus que les autres ce qui est en train de se passer. Sans explication, didactisme ou éléments extérieurs, le film d'Erik Poppe est une fiction immersive d'une radicalité qui nous prend à l'estomac dès qu'on comprend les enjeux posés par cette contrainte du plan unique. La caméra devient acteur d'une chorégraphie de l'horreur qui semble s'improviser dans le chaos et le bruit. Le film offre une vision de l'enfer décuplée par l'ignorance frappant l'ensemble des jeunes coincés sur l'île et contraints de se terrer au ras du sol, ou contre les parois d'une falaise, pour échapper à un danger dont ils ignorent l'origine durant un temps incroyablement long. On s'en doute, ce film coup de poing n'a pas plu à tout le monde. Nous sommes malgré tout plusieurs à penser qu'il aura sans doute l'Ours d'or. Parce qu'on n'en sort pas indemne? Pas uniquement, mais parce qu'il s'agit aussi d'un grand moment de cinéma.

Quiberon.jpgEt puis survint Romy. Romy, jouée par une Marie Baümer au mimétisme surprenant. 3 Tage in Quiberon, trois jours de la vie de Romy Schneider, un an avant son suicide. Trois jours de cure en Bretagne durant lesquels elle accorde une interview définitive au Stern (photo) et apparaît surtout dans toutes les contradictions qui la constitu(ai)ent. La Berlinoise Emily Atef filme cette histoire simple dans un noir et blanc étonnamment somptueux, et tout sonne juste dans ce minimalisme exubérant qui stylise un film plutôt inhabituel dans le registre des biopics ou fictions apparentées. Résultat lucide et cruel sans dénaturer le mythe. Chapeau!

00:06 Publié dans Cinéma, Festival de Berlin 2018 | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | | |