11/12/2014

"L'Argent", de main de maître !

argent1.jpgJuste une main. Une main de jeune homme, la paume écartée, les lignes à peine visibles. Question d'éclairage, de prise de vues, comme on dit. Le personnage - on le voit à son poignet - porte visiblement une chemise. Un habit plutôt quelconque, davantage révélateur d'un milieu prolétarien que bourgeois (encore que les apparences soient parfois trompeuses). En arrière-plan, on devine une salle de restaurant. Ordinaire, elle aussi. Plus de l'ordre du troquet que du haut-lieu gastronomique. Que nous dit au juste cette main qui a l'air de s'offrir et de rester immobile pour la caméra? Rien de notable, mais elle synthétise le film. Parce que les gestes (de la main essentiellement) sont au coeur de L'Argent, ultime métrage de Bresson, qui s'est inspiré d'une nouvelle de Tolstoï, Le Faux Coupon, pour mettre en scène cette histoire de braquage, de meurtre et de déchéance qu'aucun résumé ne saurait conter.

Dans L'Argent, tout transite par le geste. Ce sont le(s) billet(s) de banque qu'on se passe de la main à la main, qu'on scrute et tâte en contrejour, ou le désespoir qui envahit le héros, prostré sur une chaise la tête dans les mains. On peut le voir dans ces différents photogrammes.argent4.jpgargent2.jpg

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Succession de gestes ou d'attitudes. Les uns très concrets, les autres plus sensitifs. La rigueur est de mise, Bresson est toujours cet architecte des âmes à ce jour sans héritiers dans le cinéma français. Le film déroule sa suprématie implacable sans dévier de sa ligne, quitte à ne pas plaire à tout le monde. C'était déjà le cas en 1983, lors de sa présentation à Cannes, où il fut accueilli par des sifflets. Mais en ce temps-là, on sifflait beaucoup au festival. Aujourd'hui un peu moins. Bresson était rentré bredouille de l'événement, avec un Grand Prix du cinéma de création inventé pour l'occasion et plus vexant qu'autre chose. Il ne devait plus jamais tourner par la suite et ne parvint pas à monter son dernier projet, une adaptation de La Genèse sur laquelle nous en sommes aujourd'hui réduits à fantasmer.

L'Argent sera projeté samedi 13 décembre à 20 heures 30 au Cinéma Spoutnik dans le cadre du cycle "Lumière noire Robert Bresson".

20:18 Publié dans Cinéma, Festival de Cannes 1983 | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | | |