16/12/2015

Dans "Mia madre", la distribution des profondeurs de champ

Mia-madre.jpgPremier plan et profondeur de champ. Tournage en studio, artifices et vraisemblance. Savamment composé, ce plan de Mia madre de Nanni Moretti utilise habilement différentes valeurs focales. Au centre de l'image, deux des comédiens principaux, frère et soeur dans la fiction, joués par Moretti lui-même et Margherita Buy, presque face caméra, lui vaguement caché derrière elle, captent évidemment l'attention et le regard en premier. Ils observent quelque chose placé hors-champ et tournent le dos à la file de personnages, de figurants, qu'on aperçoit derrière eux. La profondeur du champ a d'ailleurs deux valeurs. La file d'attente sur la gauche, et une devanture éclairée sur la droite et au fond, double perspective que les deux personnages précités coupent du reste exactement, donnant l'impression que la file d'attente n'entretient pas forcément de rapport causal avec la devanture, même si on discerne encore deux silhouettes tout au fond devant la porte. Enfin, à droite de l'image, donc à la gauche des deux comédiens, on distingue en amorce l'épaule d'un homme qui regarde lui aussi vers le fond de l'image. Si notre regard se porte d'abord au centre, sur les deux personnages, il a ensuite tendance à errer partout dans le plan, comme on le ferait devant un tableau dont certains détails n'apparaissent pas immédiatement. Ce plan suffit à rappeler le principe - simple et maîtrisé - à l'oeuvre dans Mia madre, comme dans la plupart des films de Moretti, à savoir ce jeu sur les niveaux narratifs et cette aptitude à les mettre à plat, à les unifier par mise en scène interposée. C'est en cela que le cinéaste italien parvient à trouver la bonne distance pour aborder les thèmes de son film - le cinéma, le rapport à la mère, la maladie, pour faire simple - et les faire circuler dans un mouvement unique et fluide fixant à lui seul la dramaturgie de son récit. Remarquable.

Mia madre est actuellement à l'affiche en salles.

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08/12/2015

Dans "Les Cowboys", obstruction et décadrage

cowboys.jpgUn instant qui chavire, du flou dans la perspective. Cadrage peu usuel, maladresse assumée, esthétique à l’élégance discutable. Ce plan des Cowboys de Thomas Bidegain n’est pas d’une lecture aisée. Sa triple profondeur n’y est pas étrangère. Au centre de l’image, un couple qui danse. Veste en jeans et chapeau, ambiance country. Mais rien de très datable. Quand et où se trouve-t-on ? Le champ des possibles est large, imprécis. Au fond de l’image, l’orchestre joue. Chanteuse, guitariste, ambiance champêtre. Faute d’attention, notre regard s’égare d’un personnage à l’autre. Perception à son tour perturbée par une sorte de structure abstraite qui vient obstruer l’image, comme un cadre dans le cadre. Motif opaque, amorce indistincte pour un point de vue altéré et lointain qui suggère un observateur caché, le fantôme d’une présence qui fait obstacle au réel, même si celui-ci est filtré par le regard de la caméra. Il serait facile de voir dans cet emboîtement suggéré une métaphore de ce que dit le film – remake de La Prisonnière du désert de John Ford, Les Cowboys raconte l’histoire d’un homme recherchant sa fille partie dans un réseau salafiste. Trop facile. Mais l’esthétique ici à l’œuvre ne se prête guère à la relecture ou à l’interprétation. Elle répète juste que l’immanence, au cinéma, n’est au fond qu’affaire de mise en scène.

Les Cowboys est actuellement à l’affiche en salles.

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08/11/2015

Tous Ecrans: "The Other Side", cette Amérique qui bascule en enfer

other-side2.jpgother-side.jpgImmersion dans une Amérique profonde inconnue. En Louisiane du Nord, où le taux de pauvreté est parmi les plus élevés du pays. De la drogue, du sexe, de la bière, de la haine. Une haine contre Obama, jugé comme seul responsable de toute cette misère. De la haine, mais pas de discours. Ni de dispositif particulier. Le cinéaste Roberto Minervini a procédé par immersion. Il a vécu avec Mark et Lisa (qu'on ne voit pas sur les trois images que j'ai choisies pour illustrer ce billet) et leur entourage, dans leur quartier de West Monroe. Observation, séquences arrachées au réel, sans misérabilisme. L'image est belle, cadrée, presque mise en scène. D'où le statut hybride de The Other Side. Ni documentaire ni fiction, mais un peu des deux, forcément. Témoin d'une réalité sordide et dérangeante (lors de sa présentation à Cannes cette année, plusieurs spectateurs avaient quitté la salle suite à une séquence de shoot d'une strip-teaseuse enceinte), Minervini ouvre la porte d'un monde gangrené et visiblement condamné. Le propre du cinéma est aussi de nous faire découvrir des univers non pas parallèles, mais contigus. Autre visage de l'Amérique - qu'on peut rapprocher du Gummo d'Harmony Korine, non par le thème mais par le genre -, baigné de séquences tour à tour tendres ou désespérantes (voire carrément glauques), The Other Side, après un peu plus d'une heure de film, bascule pourtant sans transition vers autre chose. Et s'immerge sans crier gare au sein de milices armées, celles-là même qui prédisent une révolution civile et seraient prêtes à en découdre. Entraînement militaire, exercices de tirs, imminence d'une apocalypse dont personne ne fait mystère. De la détresse au catastrophisme. De la misère noire à la violence la plus sanglante. Cette réalité-là est à portée de caméra et défie l'analyse. Dire qu'elle fait froid dans le dos relève de la tautologie. Un film implacable.

The Other Side est actuellement en compétition cinéma au Geneva International Film Festival Tous Ecrans.

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