16/08/2017

"Une vie violente", un film de chair et de mort

vie5.jpgLa dictature du sujet. D'un film, on dit volontiers qu'il s'agit d'un film sur. On parle moins volontiers de film avec, ou de film à propos. C'est que le cinéma, comme souvent la littérature, est un art du sujet, de la dissertation, voire, dans ses mauvais jours, de la démonstration. Le miracle avec un film comme Une vie violente, c'est qu'il aurait tout pour être un film sur, en l'occurrence l'indépendantisme corse. Mais qu'il ne l'est jamais, pas un seul instant. De Thierry de Peretti, on avait vu, peu nombreux, Les Apaches, premier long-métrage projeté à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes en 2013. Cette année, c'est à la Semaine de la Critique qu'Une vie violente a trouvé matière à sélection. Dans l'un et l'autre circule une sorte de courant énergétique entre tous les personnages, qui forment comme des blocs sur lesquels s'articule la fiction. Certes, des caractères émargent, se détachent, peuvent se définir comme des héros, dans le sens de protagonistes principaux. Stéphane, Christophe, Michel. Prénoms courants, signes d'une datation possible de l'intrigue, en l'occurrence et en gros la fin des années 90, période de flambées sur l'île de beauté, succession d'attentats impliquant le mouvement nationaliste corse, vague d'assassinats touchant particulièrement des jeunes, décimant une population où délinquance et politique font volontiers bon ménage. Ce contexte politique est celui du film, long flash-back à partir d'un enterrement. Mais il n'est pas raconté, fictionnalisé ou traité sous ces angles thématiques qui jadis servaient à illustrer des émissions du type des Dossiers de l'écran. Thierry de Peretti ne cherche ni la clarté à tout prix, ni la logique. Il ne s'agit pas de justifier tout ce qu'on voit, ni d'expliquer dans le détail ce qui se déroule.

Les acteurs de l'action semblent eux-mêmes pris dans une fiction dont ils ne saisissent pas tout. En revanche, chacune des séquences montre que quelque chose est en train de se briser. Disputes, climat délétère, tensions de plus en plus apparentes. Tout se tord et se distord, dans une confusion qui est le propre de la mise en scène, bel exemple d'un naturalisme discret, car il ne cherche pas l'épate ni l'esthétisme. Il y a d'ailleurs, dans Une vie violente, une sorte d'appétence pour les scènes de groupe, souvent indistinctes vu l'anonymat volontaire du casting. C'est de ce flux continu que naît notre curiosité, qui ne s'apparente jamais à de la fascination, mais débouche naturellement sur ces ultimes plans, magnifiques, d'un Stéphane (Jean Michelangeli, nommons-le, brillante découverte du film, en photo ci-dessus et ci-dessous), fuyant son propre destin sans celer sa peur d'être rattrapé par la mort vengeresse qui a déjà frappé une grande partie de son entourage. Cette peur qui surgit si peu alors qu'elle devrait prendre à la gorge à chaque détour de plan. Cette peur pourtant constitutive de ce que montre Une vie violente, film incarné dans sa désincarnation, film qui se consume comme une cigarette oubliée et qui marque la chair de tous ceux qui en traversent le champ. A ne pas rater.
En ce moment aux Cinémas du Grütli.

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16:32 Publié dans Cinéma, Festival de Cannes 2017 | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | | |

25/05/2017

Cannes 2017 : le monde au diapason des cinéastes - ou l'inverse?

Les cinéastes mettent en scène le monde et le monde va mal. Nulle transitivité à l'oeuvre dans ce qui précède mais le constat que les auteurs cannois se veulent souvent sérieux, cérébraux et dogmatiques. Tous? Non. N'ayant plus le temps matériel de bloguer quotidiennement, voici quelques instantanés, à peine plus que des tweets, sur les films vus en concours depuis lundi.


good-time.jpgGood Time de Josh et Benny Safdie
Robert Pattinson à chaque fois surprenant. D'un rôle à l'autre. Présence et regard, charisme et fougue, pas de substantif pour sauvage. Pas de Pulp Fiction à citer, nous sommes clairement ailleurs. Hommage au genre, le thriller est convenu, un braquage qui foire, un frère cherchant à sortir son bro de la taule, traquant le fric, s'attirant les emmerdes. La mise en scène vise le naturalisme, les frangins cinéastes se contemplent un peu en train de filmer, ne sont pas les Coen qui veut, le début promet, la suite cafouille, la fin déçoit. Mais un quelque chose de tripal, de bestial, de glauque au premier degré, subsiste, qui ne me déplaît point. Une noirceur qu'on souhaiterait plus rugueuse, moins tape à l'oeil. Des réserves, j'en ai, mais elles s'effritent. J'aime, après tout.


Mise à mort du cerf sacré de Yorgos Lanthimos.
D'une folie l'autre, exercice de misanthropie métaphorique, histoire de vengeance dévastatrice. Un jeune garçon tire les ficelles, Kidman, Farrell and family en sont les victimes. Beaux cadrages, mise en scène sûre d'elle, propos prétentieux.


Happy End de Michael Haneke
Au début, des plans pris depuis un portable. Puis Calais, son port et ses bourgeois. De rien d'autre il ne sera (fut) question. L'égoïsme d'une famille, problèmes larvés, relations complexes, sans doute trop pour qu'on y adhère. Comme dans le film cité ci-dessus, la fable est cruelle, inhumaine. Déshumanisée serait plus juste. Huppert ressemble trop à Huppert, Trintignant surgit d'Amour.  Beaux cadrages, mise en scène sûre d'elle, propos prétentieux. Mince, je me répète. Certains cinéastes aussi.


Le Jour d'après de Hong Sang-soo
Exercice rohmérien, suite d'atermoiements amoureux à fleur de peau, objets d'une béatitude qui se dissout dans un hors-champ virtuel, pureté d'un  reflet que d'infimes oscillations viennent troubler. Un (car il y en a plusieurs) microcosme parisien crie au chef d'oeuvre et à la palme, je vais rester très calme, presque zen. De Hong Sang-soo, le festival a aussi montré La Caméra de Claire, hors-compét, tourné ici-même à Cannes lors du festival en 2016, avec Isabelle Huppert dans son éternel rôle de jeune femme refusant de vieillir. Un diptyque? Non.


Hikari de Naomi Kawase
Certains ont dormi, moi pas. Mais ce joli portrait de photographe perdant petit à petit la vue peine à prendre chair. Fulgurances poétiques en sourdine, agréable film qui nous berce, comme ces petits sommeils que d'autres finirent par trouver.


Rodin de Jacques Doillon
Lindon crédible dans le rôle titre pour un film travaillant sur la matière d'un art, la sculpture, non sans une certaine sécheresse que je préfère au brouhaha Camille Claudel de Nuytten.


Les Proies de Sofia Coppola
La voici qui remake un chef d'oeuvre de Siegel avec Eastwood. Plate non conformité mais conformisme romantique achevé par un casting sans relief, Kirsten Dunst en effarouchée, Elle Fanning en rien, et Nicole Kidman trop consciente de la caméra. Dans ce piège cruel, Colin Farrell joue de sa virilité en se contenant. Kidman et lui étaient également du voyage dans Mise à mort du cerf sacré de Yorgos Lanthimos. Donc double montée des marches empingouinées.


Une femme douce de Sergei Loznitsa
J'ai falli taper "de Robert Bresson" avant de vérifier l'orthographe de Loznitsa, qui fut déjà en concours à Cannes par le passé. Symbolique lourdingue pour un film sur l'absurde condition humaine qui se perd en route, comme son héroïne. Cherché en vain un rapport avec Une femme douce de Bresson. Cherché un peu de Russie, un peu de Dostoïevski. Je n'ai entendu que chants assourdissants et brailleries d'ivrognes.

17:56 Publié dans Cinéma, Festival de Cannes 2017 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

22/05/2017

Cannes 2017 : détournement de Godard

Redoutable.jpgLe Redoutable est un film qui veut se faire aimer. Et qui y parvient. A contrario, l'oeuvre de Godard, puisque c'est de lui qu'il est question dans ce film de Michel Hazanavicius tiré d'un roman d'Anne Wiazemsky, ne cherche pas spécialement à plaire. En clair, elle (en fait JLG) ne cherche pas vraiment un rapport avec un public qui ne lui préexiste pas forcément. Dans cette perspective, les démarches de l'un et de l'autre s'opposent. Mai 68 et la post Nouvelle Vague revus (mais pas corrigés, ou alors si peu) par un cinéaste féru de pastiches, de relectures de l'histoire du cinéma (globalement le muet avec The Artist, qui convoquait les fantômes de John Gilbert et de Clara Bow), de saynètes amusantes et en léger décalage avec la conformité de la reconstitution usuelle, suggèrent une proposition de cinéma en quête de complicité avec le public. L'humour qui en découle est réel, Louis Garrel drôle et paradoxalement crédible en Godard (là où l'écueuil guettait, ce que tout le monde attendait/craignait), le film est généreux en petites phrases, et assez iconoclaste avec le mythe, si tant est qu'on puisse parler de mythe à propos du réalisateur de Rolle, qui semble fulminer que Le Redoutable existe - mais encore une fois, les on dit... Tout cela forme un métrage plutôt sympa et inattendu, qui transforme en comédie un matériau qu'on aurait pu supposer plombé.


carré.jpgSinon, comme je n'ai pas envie de perdre mon temps à évoquer The Meyerowitz Stories de Noah Baumbach (navet Netflix et punition pour ses abonnés présents ou futurs), je me contenterais de citer un autre film découvert ce jour en officiel, Carré 35 d'Eric Caravaca. Et d'évoquer ces images d'archives, parmi d'autres, dont des films super 8 des parents du réalisateur, qui cherche ici à percer le mystère autour d'une soeur née et morte avant sa naissance, images, donc, de propagande nazie montrant des enfants souffrant de différentes et horribles maladies. Du passé naît le malaise, et ce documentaire convoque une gamme suffisamment éclectique d'émotions pour qu'on puisse, à son propos, parler de réussite. Un distributeur suisse y prêtera-t-il attention? Ce n'est hélas pas gagné.

00:29 Publié dans Cinéma, Festival de Cannes 2017 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |