11/08/2018

Locarno 2018, «Fausto», un mythe, des fantômes

fausto2.jpgDes festivals, il ne restera que des fantômes. Silhouettes erratiques figées par quelques caméras, images numériques ou argentiques, combustion de pixels prompts à s’autodétruire – et au diable vos 4K, ultra HD, 6K et futurs NK ! Dans Fausto, énième dissertation sur un vieux mythe, ce ne sont que convocations d’âmes perdues, métamorphoses d’entités chassées, tout un monde qui n’existe pas ailleurs que dans certains imaginaires, ici celui de la cinéaste canadienne Andrea Bussmann (une femme, oui, et en fais-je tout un plat ?), qui nous invite à un voyage de tout repos dans les confins du silence et de l’oubli. Son film est communion, il se passe de récit, ou plutôt de l’idée qu’on peut se faire, parfois, du récit. Il (re)donne vie aux corps, animaux ou humains, traque ce qu’il y a derrière – non pas au-delà - d’un paysage. Point d’exégèse, nulle directive donnée aux spectateurs. Tout film est voyage, disais-je, certains déroutent plus que d’autres. Rien ne me séduit plus que ces sorties de route inattendues, ces culs-de-sac qui n’en sont pas et nous traînent doucement vers d’inconnues contrées que le cinéma se donne l’air de défricher. En compétition aux «Cinéastes du présent» du Locarno Festival 2018, Fausto a eu droit à une mention.

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10/08/2018

Locarno 2018, "Genèse" programmatique

genèse.jpegLe cinéma ne peut pas s'imaginer à partir d'un instant T, qui serait le présent, et ne pas envisager ce qui fut avant. Lui-même continuation de l'histoire de la littérature, qui n'a pas disparu à la naissance du septième art aussitôt après les essais balbutiés des Brüder Skladanowsky, le cinéma, cet art en mouvement qui figure le mouvement, n'est jamais aussi séduisant que lorsqu'il peut s'inscrire dans une continuité, une réinvention, presque une eschatologie de la paresse. On le sent toujours à Locarno, et cette année n'y fit pas exception. Pas question pour autant de se livrer à un bilan, voire à un prébilan, ce qui n'est jamais le principe à l'oeuvre dans mon blog. A propos de Genèse de Philippe Lesage, ci-dessus illustré, j'ai déjà cité, ailleurs mais pas ici, les influences, secrètes ou assumées (qu'importe) de Jean Vigo et Laurent Cantet. Mais la comparaison est affaire de cadre, de contexte, la classe, l'internat, en l'occurrence l'école privée de garçons. Pour trouer la narration brisée que travaille le cinéaste québécois, il y a ces blocs de chansons, au tout début puis dans l'ultime partie, la plus impossible. Chansons de groupes, moments de communion - in fine autour du feu, guitares en mains, comme pour parfaire l'idée d'un cliché boy scout dont la primalité semble irréductible à tout récit initiatique de ce type -, instant de partage, et peut-être le seul possible avec celui qui consiste à réunir des personnages dans un même lieu, chambre, classe, clairière.

Car les sentiments, leur naissance, leur infusion, leur réalisation, mènent en fait à la destruction. En révélant son amour à son meilleur ami, Guillaume se retrouve seul et chassé de l'établissement. Même son coming out n'a pas réelle raison d'être, il n'a rien clarifié, au contraire, devrait-on ajouter. En imposant à Charlotte une relation basée sur la liberté, son petit ami va lui aussi tout perdre, et provoquer la perte de la jeune femme, qui devient objet sexuel pour des amants de passage qui ne promettent rien d'autre, ou si peu. Seule l'ultime histoire de Genèse, mais la fin demeurera ouverte, notre impatience ne se satisfaisant pas d'une banalité romantique qui vient presque contredire l'aspect programmatique du titre, semble promettre un hors-champ heureux et gorgé d'espoir juvénile. Qu'en est-il vraiment? Nous ne le saurons pas. Genèse n'est pas un film où il s'agit de deviner ce qui adviendra ultérieurement. Il ne dispense aucune morale, ni leçon ni conseil, ni bienfaits sentimentaux, il travaille juste la matière des corps, réunis dans un espace commun, traversés par divers sentiments contradictoires et pérennes, blocs immémoriaux que le présent du film s'amuse à déjouer, avec un sens du tragique qu'on se plait à adorer, peut-être parce que sa rareté est réelle dans le cinéma actuel. Voilà quelques fugaces notations sur l'un des films phares du 71e Locarno Festival. Je ne sais pas s'il aura le Léopard d'or, mais on ne peut évidemment pas l'exclure.

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11/07/2018

Locarno 2018, et nos rétines ont déjà le vertige

liberty.jpgAvant d'aborder Locarno, dont le programme vient d'être dévoilé, avant de découvrir les films qui y seront présentés, autant de titres dont on ne sait rien, on peut lire ce que dit Carlo Chatrian de cette édition, qui sera également sa dernière en tant que directeur artistique, puisqu'il s'envolera ensuite pour prendre les rênes de la Berlinale. Placée sous le signe de l'humanisme, son introduction au programme 2018 allèche surtout parce qu'elle fait preuve de gourmandise. Une fois de plus, il y dresse des passerelles entre le présent du cinéma et son passé. Evoque Mae West (égérie de l'un des films de la rétrospective McCarey) en parlant du dernier film de Julio Bressane, Seduçao da carne, en section "Signs of Life". Cite Irene Dunne (autre muse de McCarey) en brandissant Mary Kay Place , actrice de Diane de Kent Jones, en compétition. Evidemment, il sait de quoi il parle. Il a vu et sélectionné les films, nous pas. Donc on ne peut que lui faire confiance, ou pas. Après, nos sensibilités (et goûts) mettront peut-être à mal ces choix, peu importe. En attendant, c'est sur ce contrat de confiance, tacite, que se dessinent les contours d'un festival qu'un premier et rapide coup d'oeil suffit déja à affoler nos rétines.
vent oberli.jpgSur la Piazza, il y aura Laurel et Hardy en ouverture - le célèbre Liberty (1929, photo du haut), l'un des innombrables courts de McCarey qui ont assis la réputation du tandem -, suivi d'une comédie, Les Beaux Esprits de Vianney Lebasque. Puis dans le désordre, on y verra le dernier Spike Lee primé à Cannes, BlacKkKlansman, le début d'une série signée Bruno Dumont, Coincoin et les z'inhumains, assorti d'un Léopard d'honneur décerné à son auteur, et les derniers films de Bettina Oberli (Le Vent tourne, photo), Delépine/Kervern, Ethan Hawke (qui recevra un prix), Denis Rabaglia ou Antoine Fuqua pour l'action testostéronée. En compétition, on peut déjà citer Radu Muntean (avec Alice T.), qui sait généralement ce qu'il filme, Hong Sangsoo (Hotel by the River), plus actif que jamais, Thomas Imbach pour les Suisses (Glaubenberg), Yolande Zauberman qui se fait rare (M), et le déjà intrigant La Flor de Mariano Llinas, production argentine dont la durée déjoue a priori toute classification, puisque le film fait 815 minutes, soit un peu plus de... 13 heures. En section Cinéastes du présent, on prendra des nouvelles de Virgil Vernier (Sophia Antipolis), pendant qu'à la Semaine de la critique, on retrouvera Nicolas Wadimoff avec L'Apollon de Gaza. Mais je ne vais pas continuer à lister des titres ou des invités dont vous trouverez sans peine l'énumération sur le site du festival, et encore moins chercher à en tirer des angles thématiques, démarche obsessionnelle chez les journalistes, il sera bien temps d'en reparler dès le 1er août, jour d'ouverture de cette 71e édition. Pléthorique, curieux, contrasté, revigorant, profus et désenchanté. C'est ainsi qu'on espère, tout à fait secrètement, Locarno 2018. Buona visione!

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