05/05/2015

"Queen and Country", le classicisme en héritage

queen.jpgOù l'on distingue trois personnages. Au premier plan, un jeune homme, et l'un des héros de Queen and Country de John Boorman, joué par le comédien anglais Callum Turner, aperçu notamment dans des séries comme Les Borgia et Glue. Il s'appelle Bill Rohan dans le film et est le seul sur lequel le point (de la caméra) est fait. A l'arrière-plan, une femme, visiblement plus âgée, peut-être la mère du personnage. Et sur la gauche, un autre homme penché dont on ne voit qu'une partie du corps. Nous sommes dans un jardin, le vert domine, les fleurs bourgeonnent et il fait beau. Bill fixe quelque chose hors-champ, il a un linge posé sur ses épaules, indiquant qu'il vient sans doute de prendre une douche. La femme derrière lui a l'air de lui parler. Ce que confirme une autre valeur du même plan, ci-dessous, avec un sous-titre que je m'abstiendrai de commenter, sinon pour préciser qu'il ne rend pas justice au film.

queen2.jpgL'image témoigne surtout de l'extrême classicisme dont fait preuve Boorman dans ce dernier film (à ce jour), hâtivement taxé de old school, aussi bien pour son sujet - l'apprentissage d'un soldat de 18 ans effectuant deux années de service militaire, entre 1952 et 1954, dans un camp d'entraînement destiné à d'autres soldats en partance pour la Corée - que pour son traitement. En quoi cette application dans la mise en scène et dans la reconstitution d'une époque serait-elle un problème? Boorman n'a jamais fait autre chose qu'appliquer un classicisme hérité de générations antérieures à des films au propos plus ou moins subversif. Plus pour Délivrance (1973), moins pour Hope and Glory (1987), dont Queen and Country est la suite à vingt-sept ans de distance. Par ce respect des règles, Boorman enjambe cette pseudo-modernité que certains brandissent comme un étendard. Son film est juste remarquable.

Queen and Country passe actuellement aux Cinémas du Grütli.

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13/04/2015

"Adieu au langage", la 3D, Godard et l'hypothèse de Riemann

adieu-au-langage.jpgCouleurs trop belles pour être vraies. Sauf qu'une couleur n'est jamais vraie. Ni fausse. Ni naturelle, si vous préférez. Ou plutôt vraiment naturelle. Car entre ce que filme l'objectif d'une caméra et ce qui en résulte sur un écran, les différences peuvent être énormes. Couleurs trop belles, disais-je. Fleurs, arbres, verdure, sentier, et un chien qui semble fixer un point juste à droite de l'objectif. Que regarde-t-on ici en premier? Le chien qui paraît attendre ou cette fleur mauve rose qui lui fait face? Ou encore l'arbre qui se dégage en arrière-plan, d'une couleur elle aussi proche du mauve? Le regard ne choisit pas, il englobe tout. Ce qu'il ne pourra pas faire durant tout le film. La 3D, ici, est presque prise au pied de la lettre. Dédoublement de l'image, sa recomposition le temps de la projection. Mais pas d'impression de relief dans cet Adieu au langage qu'une seule vision ne suffira pas à épuiser. Juste la cohabitation d'images à peine décalées. Cet "à peine" suffit à perturber nos rétines et à troubler ce confort visuel que tant de métrages formatés cherchent à caresser dans le sens du poil.

Godard et la 3D, donc. Mais aussi Godard sans la 3D, dans une reconquête d'un langage que des mots ne suffisent plus à raconter. Des multiples références de l'affaire - à la peinture, à la grande Histoire, mais aussi à celle du cinéma, qui ne fut pas toujours couleurs, à la musique et à la littérature - le film synthétise ce que chacun voudra bien. Ou pourra capter. Jusqu'aux mathématiques (qui me sont chères, comme le savent les fidèles de mon blog). Vers la fin du métrage. Evocation de l'hypothèse de Riemann (oui, un Allemand) à l'orée d'un champ et métaphore des fleurs qui y surgissent comparées aux zéros de la fonction zêta qui s'aligneraient sur la même bande critique pour écrire la partition impeccable de tous les nombres premiers jusqu'à l'infini. Vous ne comprenez pas? Rien de grave là-dedans. Adieu au langage est un précis d'harmonie. Un film aussi. Juste un film.

Adieu au langage passe en ce moment au Cinéma Spoutnik.

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31/03/2015

Dans "Eau argentée", le regard lumineux d'Omar au coeur de l'enfer

eau-argentee-syrie-autoportrait.jpgLa joie simple et la douceur illuminant le visage de cet enfant crée un curieux contraste avec le reste des ruines d'une maison bombardée, juste derrière lui. Il tient un jouet dans ses mains et personne d'autre n'apparaît à l'image. Vie et mort, bonheur et horreur, semblent ainsi cohabiter dans le même plan. Ce jeune garçon se prénomme Omar. Il apparaît plusieurs fois dans Eau argentée, Syrie autoportrait, documentaire coréalisé par Oussama Mohammad et Wiam Simav Bedirxan.

Le revoici avec un bouquet de fleurs dans ses mains, dans une photo parfois reproduite sur certaines affiches du film.

omarfleurs.jpgEt là encore, déposant ce même bouquet sur la tombe de son père.

omar.jpgCes images sont parmi les plus apaisantes d'un film extrêmement dur. Oeuvre de montage de différents films faits durant la guerre civile de Syrie en 2011 et réalisés avec des téléphones portables puis postés sur YouTube, Eau argentée donne à voir l'irregardable, l'inmontrable. Du sang et de la terre, des cadavres et des cris, des hommes et des ados qu'on bat, humilie, torture, massacre, tue. L'enfer sur terre, l'horreur d'un monde à peine perturbée par des impressions en off et une approche presque poétique de cette folie broyant l'être humain. Le film ne véhicule pas de discours, il n'a pas de message politique. Il se situe déjà au-delà, comme un impossible témoignage sur des faits qu'on n'a pas pu/voulu/su regarder en face et dont la résonance n'a tout à coup plus rien à voir avec ces milliers d'images compilées quotidiennement par les médias dans le monde entier. Il faut voir ce film, subir l'écoeurement qu'il suscite (certaines images sont réellement éprouvantes) et essayer de sourire ensuite malgré tout. Car la vie continue, et c'est aussi ce que nous disent ces deux cinéastes qui, pour l'anecdote, ne s'étaient jamais rencontrés avant la première mondiale du film, en mai 2014 au Festival de Cannes. 

Eau argentée, Syrie autoportrait passe en ce moment au Cinéma Spoutnik.

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