11/08/2017

Locarno 2017: le fantôme d'un film est-il encore un film?

telenovela.jpgIl y a toujours cet espoir, infime et élégant, que quelque part, caché dans une boîte rouillée ou copié sur un fichier numérique, surgisse un film qui nous soit adressé, qui n'ait été fait que pour nous, qui attendait juste qu'on le découvre. Sauf que ce film, dans la majorité des cas, n'existe pas, du moins pas encore.Tournées dans les années 90, les séquences de La Telenovela errante n'avaient jamais été montrées et dormaient dans des boîtes depuis 27 ans. Raoul Ruiz, décédé en 2011, y réfléchissait sur le concept de soap opera. Sa veuve, Valeria Sarmiento, a monté ce matériel. En espérant, sans doute, qu'il s'adresse à quelqu'un. Nulle mort n'y plane, nulle folie n'y surgit. Dans sa volonté acide de déjouer le réel, le film est à la fois daté et hors d'âge, un impossible objet dont on ne sait trop que faire et dont la présence même en compétition locarnaise fait débat. Le temps passe, les films restent, et ce n'est pas tout à fait vrai.
did.jpgAutre temps, avant dans le même siècle, soit en 1946, année où un crime raciste était commis en Alabama. L'enquête est prétexte à une introspection. Peu d'images d'archives, beaucoup de films super-8, une voix-off constante, une forme expérimentale. Did You Wonder Who Fired the Gun? de Travis Wilkerson, son obsédante narration, ses questions ouvertes, ses fantômes qui hantent chaque image, son parallélisme avec un film de Mulligan qu'on aimerait revoir, To Kill a Mockingbird. L'assassin était l'aïeul du cinéaste, le souvenir s'est muré dans le secret. Alors il tente d'ouvrir les dossiers, de remuer un passé interdit. L'enquête est quête, la quête est double. Rien ne dissipe le trouble et c'est tant mieux.
Plus carré, Piazza Grande oblige, The Big Sick, production Judd Apatow signée Michael Showalter, retrace le propre parcours du comédien de stand-up qui l'incarne, Kumail Nanjiani. Peu convaincant, rarement drôle, le film n'est jamais meilleur que dans ses passages dramatiques, à l'intérieur d'un hôpital.
Enfin, dans la seconde partie de Contes de juillet de Guillaume Brac, film constitué de deux courts-métrages, j'aime l'idée que les personnages, trois garçons, deux filles, se quittent sans qu'il ne se passe rien alors que tout annonce le contraire. Le film se déroule le 14 juillet 2016 dans une Cité universitaire à Paris, et pendant ce temps, à Nice, un camion fonce sur la foule.

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10/08/2017

Locarno 2017: grandeur et décadence du documentaire de cinéma

fang.jpgFascination ou malaise? La Mrs. Fang du titre du dernier - et extrêmement court - film de Wang Bing, atteinte de l'Alzheimer, ne peut ni parler ni quitter son lit ni faire quoi que ce soit. Le cinéaste concentre sa caméra sur elle, dans de longs gros plans déchirants et tendus, avec comme seule alternative d'interminables réunions familiales autour de son lit et des séquences dans un marécage non loin. En quelques jours, son état va s'aggraver et Wang ne fait pas mystère de cette agonie. Notre intrusion comme spectateurs est terriblement gênante. Et l'émotion mêlée d'admiration qu'on peut ressentir face au film ne se dissipe qu'au prix d'une remise en question morale du principe du cinéma de non-fiction: peut-on tout montrer? Ovationné par des journalistes incapables de tenir ensuite une porte à quelqu'un, le film ne résout pas ce cruel dilemme.
good_luck.jpgUn documentaire en amenant un autre, du moins en compétition, Good Luck de Ben Russell a eu raison de la patience des rares spectateurs qui s'étaient risqués à 8 heures 30 du matin à sa séance presse. Portrait de deux communautés de mineurs - l'une en Serbie, l'autre au Surinam - le film repose sur un dispositif implacable et rigoureux, s'éprouve dans la durée, et ne ménage guère notre endurance, même après des années de visionnements hypnotiques festivaliers ou autres. Le film dure 2 heures 15, ce qui est moins qu'un Lav Diaz, mais tout de même un peu long pour faire réellement sens.
Question longueur, nous sommes par ailleurs plusieurs à penser que The Song of Scorpions d'Anup Singh, montré sur la Piazza, gagnerait énormément à être raccourci au bas mot d'une bonne demi-heure. Quelqu'un d'extérieur au projet, en reprenant son montage, ne pourrait que faire du bien à un résultat empesé et convenu, désespérément conforme à des codes narratifs trop éprouvés pour emporter l'adhésion.

16:31 Publié dans Cinéma, Festival de Locarno 2017 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

09/08/2017

Locarno 2017: "9 doigts", "Goliath", "Iceman", trois enthousiasmes à des degrés divers

Locarno Festival, lundi 7 août, jour 6
9doigts-5.jpgL'an passé, nous avions espéré que L'Ornithologue de Joao Pedro Rodriguez remporte le Léopard d'or, mais le jury lui avait préféré un film bulgare qu'on ne reverra pas de sitôt. Cette année, le comédien de L'Ornithologue, Paul Hamy, est pourtant à nouveau en compétition, et toujours aussi éclatant, cette fois dans l'inracontable 9 doigts de F.J. Ossang. Entendons-nous: quand je dis inracontable c'est que j'ai la flemme, et surtout (que je n'ai) pas le courage, de me risquer à un exercice aussi périlleux. Images sublimes, narration déroutante, séquences piège et travail sur les codes d'un genre, le film noir. L'envoûtement est au rendez-vous, la stimulation intellectuelle également. Cela suffit largement.
goliath.jpgGoliath, du Zurichois Dominik Locher, travaille lui aussi, mais sur les corps. Sven Schelker, qu'on connaît depuis Der Kreis, qui lui valut un Quartz de meilleur acteur, s'injecte stéroïdes anabolisants pour calmer la panique qui le gagne lorsqu'il apprend que sa copine est enceinte. La chose est tenue, ce qui n'est pas si mal, et il faudra même s'en contenter au sein d'une compétition où les enthousiasmes sont moins fréquents que les bâillements. Goliath est lui aussi en compétiton, et plutôt en haut de cordée.
iceman.jpgPassons à la Piazza. Où, même s'il manque un peu de didactisme, j'ai aimé Iceman, qui imagine la destinée possible de celui qu'on surnomma Ötzi, homme des glaces tué il y a 5300 ans et découvert près des Dolomites en 1991. Là aussi, le réalisateur - il s'appelle Felix Randau - signe un film tenu, s'accrochant à des parti-pris qui lui ont peut-être valu des prises de tête avec sa production, comme ce refus d'en sous-titrer les dialectes. Iceman conserve évidemment une part fantasmatique, reconstituant une ère et un temps dont on sait à la fois peu et pas mal de choses. Fascinant à différents degrés et mieux que La Guerre du feu d'Annaud, que je trouve particulièrement daté, ce qui est un comble au vu de son sujet.

17:48 Publié dans Cinéma, Festival de Locarno 2017 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |