21/10/2018

Guérison du cancer, sécurité bancaire en péril, addiction à «Candy Crush» : a-t-on résolu le problème P = NP ?

P NP.jpgSi vous êtes attentifs et accro aux news de toute provenance, il ne vous aura sans doute pas échappé qu’en août 2017, un mathématicien allemand, Norbert Blum, affirmait avoir résolu le plus célèbre problème ouvert de mathématiques et d'informatique théorique, soit le problème P = NP, concluant par la négative que P n'est pas égal à NP. La communauté, qui se penche depuis sur la question et les 38 pages de sa démonstration, n'a pas encore rendu son verdict, tout en laissant entendre qu'il y a peut-être une erreur dans son raisonnement. C'est que l'enjeu est énorme. Il y a d'abord la récompense d'un million de dollars (décerné par le Clay Mathematics Institute). Et ensuite la renommée mondiale que cette démonstration impliquerait. Le problème P = NP a été énoncé pour la première fois dans les années 70. Il s'agit d'une conjecture dont l'importance est fondamentale dans l'histoire des sciences. Tenter de la présenter n'est pas le plus simple des exercices et j'y serai sans doute moins à l'aise que Siraj Raval, dont voici la chaîne YouTube (https://www.youtube.com/channel/UCWN3xxRkmTPmbKwht9FuE5A), et dont je recommande le visionnement de plusieurs vidéos, comme s'il n'avait déjà pas assez de clics.
De manière caricaturale, on pourrait réduire les définitions de P et NP en affirmant qu’on a d’un côté les problèmes (mathématiques) faciles à résoudre (P) et de l’autre ceux qui ne le sont pas (ou moins) (NP). Les problèmes dits de classe P peuvent en effet être décidés (et résolus) en temps polynomial par une machine de Turing ou apparentée. Donc se décomposer en un algorithme ou une suite de calculs relativement basiques que les ordinateurs peuvent exécuter assez rapidement. Ceux de classe NP (pour «nondeterministic polynomial time») ne peuvent pas être résolus si rapidement. Pire, le nombre de solutions qu’ils comportent pose problème, et ne présupposent pas forcément l’existence d’un algorithme. Prenons un exemple concret, celui de la décomposition d’un nombre entier en facteurs premiers. Facile ? Non, pas si le nombre est trop grand. Car il faut alors tenter de le diviser par tous les facteurs premiers inférieurs, et cela peut prendre un temps infiniment long. Sans algorithme, même les plus puissants des ordinateurs n’en viendraient pas à bout assez vite. Et prendraient parfois jusqu’à plusieurs milliers d’années pour casser le nombre. C’est d’ailleurs sur ce type de clés que repose la sécurité bancaire, vous me suivez ?

carte.jpgLe problème du voyageur de commerce, qui consiste à déterminer le chemin le plus court pour passer dans plusieurs villes une et une seule fois sur un circuit donné, est fréquemment utilisé pour illustrer ce qu’on appelle un problème NP-complet - j’y consacrerai un autre billet prochainement. Ce joli graphe ci-dessus l’illustre et un petit détour par la théorie des graphes est elle aussi au menu d’un billet futur. Dans l’attente, revenons à l’interrogation cruciale mise à prix par le Clay Institute. Et rappelons qu’à l’heure actuelle, on ne sait pas si P = NP, si P ≠ NP ou si l’égalité est non décidable, et cela même si certains chercheurs isolés affirment avoir démontré la chose. En revanche, on sait que P est inclus dans NP. Soit, mais à quoi tout cela mène-t-il ? Si on ramène l’égalité P = NP à une question, on peut la formuler ainsi : lorsqu’une solution à un problème est rapidement vérifiable, peut-elle être rapidement trouvée ? Autrement dit, peut-on trouver en temps polynomial ce que l'on peut prouver en temps polynomial?

Intuitivement, la plupart des mathématiciens pensent que P ≠ NP, et c’est sans doute le cas. Mais si c’était l’inverse, si P = NP était vrai, alors cela changerait la face du monde. En effet, entre autres implications, cela signifierait, en médecine, qu’on pourrait soigner certaines formes de cancer. Si des algorithmes suffisaient à prouver que des problèmes complexes n’étaient que des variantes de problèmes simples (P = NP), une meilleure compréhension du processus conférant leur structure aux protéines permettrait ainsi d’empêcher qu’il ne s’en forme des anormales, et donc à terme freiner, voire stopper la prolifération de certaines catégories de cancer. Le chiffrement des données bancaires, lui, serait sacrément mis à mal, et casser un code de 256-bit (c’est généralement celui qui est utilisé pour vos cartes bancaires) serait assez aisé, du moins si le temps pour décomposer un nombre très grand en facteurs premiers diminuait, ce qu’on peut supposer si P = NP. Même chose pour la protection des données et des informations sur Internet, a priori déjà fragilisées. Il faudrait tout revoir (après un probable krach informatique mondial), d’autant plus que les protocoles de sécurité sur le net reposent tous sur le fait que…  P ≠ NP.

Ce n’est évidemment pas tout. On pourrait alors viser plus haut et tenter de déterminer une partie d’échecs parfaite ou encore résoudre le casse-tête posé par ce jeu addictif et sucré nommé «Candy Crush», qui se pratique aussi bien sur smartphone que derrière un écran : tous deux sont en effet considérés comme des problèmes NP-complets. Pour l’instant, nous en sommes loin. Et comme la solution du problème risque d’être P ≠ NP, toutes ces séduisantes hypothèses risquent bien de s’effondrer comme châteaux de sable.

17:20 Publié dans Mathématiques, Sciences | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Facebook | | | |

14/09/2018

Thomas Lilti, cinéma intensif

liltidort.jpgSorti mercredi, Première année est assurément l'un des films français à ne pas manquer cette rentrée. Parce que sa plongée dans le quotidien infernal d'étudiants prêts à tout pour réussir leur première année de médecine redéfinit la notion de suspense jusqu'à son implacable conclusion. Parce que Vincent Lacoste et William Lebghil y sont parfaits. Et parce que le film tombe et sonne juste, au bon moment lorsqu'il le faut, ce qui est loin d'être toujours le cas. Autant de raisons parmi d'autres pour réaliser un grand entretien avec son auteur, Thomas Lilti (ci-contre)liltilui.jpg, médecin devenu cinéaste depuis quelques années.

 

 

 


Au générique début de votre film, ainsi qu'au générique-fin, on peut entendre in extenso le méga tube de Donna Hightower, This World Today Is a Mess, de 1972. Pourquoi ce choix musical?


A cause de la forme d'énergie que ce morceau comporte et véhicule. C'était fondamental pour moi. Car au-delà du film social, de son contexte politique ou économique, c'est aussi un métrage qui va vers l'avenir. En même temps, les paroles de cette chanson disent bien que le monde est un sacré bordel. donna.jpg


Première année se déroule presque exclusivement en intérieur, le plus souvent dans des amphithéâtres, des auditoriums, des salles d'examens ou de classe. Comment avez-vous structuré la mise en scène en fonction de ces différents lieux?


Je me suis appuyé sur le travail des figurants. Qui étaient parfois extrêmement nombreux, jusqu'à 700. La plupart étaient eux-mêmes des étudiants en médecine. Et c'est eux que j'avais envie de filmer. C'est un milieu que je connais bien et je voulais avant tout montrer qu'il n'a jamais vraiment changé. Et puis je trouve tous ces lieux terriblement cinégéniques.


Qu'est-ce qui vous plaît dans la mécanique et le rituel des tournages?


Le travail en équipe, celui avec les comédiens. On forme une troupe et je me sens à l'aise, en général.


N'est-ce pas comparable aux internes qui suivent leur professeur lorsque celui-ci fait sa visite dans les unités hospitalières?


Il y a un peu de cela, oui.


Cherchez-vous à préserver le réalisme de ce que vous filmez?


Je ne dirais pas cela. Comme je suis dans la reproduction du réel, tout cela est très subjectif. Je raconte ce milieu à travers des héros de cinéma qui ont appris leurs textes, se sont nourris et imprégnés de leurs personnages.


lilti3.jpgVous aviez déjà dirigé Vincent Lacoste dans Hippocrate. Mais William Lebghil est nouveau dans votre univers. Comment les avez-vous choisis tous les deux?


C'est Vincent qui m'a présenté William. Ils se connaissent bien dans la vie. Ils sont amis. Ensuite, j'ai inversé un peu les rôles en demandant à William de faire Hippocrate, ou plutôt de reprendre le rôle que Vincent tenait dans Hippocrate, à savoir celui de Benjamin (ndlr: cependant, ils n'ont pas le même patronyme d'un film à l'autre).


Leur binôme s'apparente presque à un couple. Sans parler de désir ou de quoi que ce soit d'approchant, il y a une forme d'ambiguïté entre les deux. En étiez-vous conscient?


Parfaitement. Le film est entièrement construit autour de cette histoire d'amitié. Et au cinéma, les grandes histoires d'amour, tout comme les grandes histoires d'amitié, doivent être impossibles. Ici, l'amitié est mise à mal et ça la rend plus forte.


Cela dit, il n'y a heureusement aucune histoire d'amour, même au second plan, dans votre film.


Il n'y avait pas la place. Je n'allais pas utiliser le contexte médical ou hospitalier pour parler des premières amours.


Est-ce que le film réveille en vous une part de nostalgie, notamment par rapport à vos études de médecine?


Obligatoirement. Je me suis replongé dans mes vingt ans en le tournant. Là, j'ai eu du plaisir à passer du temps avec la jeunesse d'aujourd'hui. Tout cela m'a permis de prendre de la distance, même si le film est truffé d'anecdotes tirées de mes propres expériences.


Vous sentez-vous davantage médecin ou cinéaste?


Lorsqu'on me pose la question, je réponds que mon métier est médecin. Même si je sais bien qu'aujourd'hui, mon métier c'est le cinéma.


Après Hippocrate, Médecin de campagne et Première année, pensez-vous traiter un jour de sujets en dehors du monde médical?


Oui, bien sûr. D'ailleurs, c'est moins la médecine que les thématiques qui gravitent autour qui m'intéressent dans mes films.


liltifigurants.jpgVous avez adapté Hippocrate sous forme de série et celle-ci sera bientôt diffusée sur Canal +. Mais, de Grey's Anatomy à The Good Doctor, il y a une prolifération de séries dans le milieu médical. Qu'est-ce que cela vous inspire?


Que la demande est très forte. Je suis bien placé pour le savoir. Mais je remarque que dans la plupart des séries, le contexte sert de prétexte à des histoires d'amour ou à des trames policières. Moi, c'est le regard sur l'institution, en tant que reflet de notre société, qui m'intéresse. D'ailleurs, on reconnaît l'état d'une société à celui de ses hôpitaux. C'est un lieu où nous commençons tous en y poussant nos premiers cris. C'est aussi un lieu où beaucoup de gens finissent.


Comment va se présenter votre série?


Sous forme de huit épisodes de 52 minutes. C'est l'adaptation du film Hippocrate, et donc une plongée dans le monde des internes avec toutes les thématiques qui s'y rattachent.


Avez-vous revu des films qui se déroulent en milieu médical avant de tourner?


Oui, mais il y a longtemps. En revanche, je regarde tous les nouveaux films qui en parlent. Comme Réparer les vivants de Katell Quillévéré (ndlr: adaptation d'un roman de Maylis de Kerangal). Je sais qu'il y a L'Ordre des médecins qui va sortir bientôt lui aussi.


Que nous avons du reste vu à Locarno. Parmi les films situés dans le monde médical, lesquels sont importants à vos yeux?

J'ai assez peu d'exemples. Je suis davantage influencé par d'autres genres de films. Je me souviens que lorsque je faisais mes études, la série Urgences, avec George Clooney, me plaisait beaucoup. C'est mine de rien une vraie plongée dans le réalisme.

cloney.jpgQuel type de cinéphile êtes-vous?

Je dirais un cinéphile populaire. Avec des goûts éclectiques. Je suis arrivé au cinéma par les diffusions de films à la télé dans les années 80. C'est seulement après que je m'y suis vraiment intéressé. Avec une prédilection pour le cinéma américain des années 50, Elia Kazan, Frank Capra. Et, côté français, Jean Renoir.

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Entretien réalisé le 14 septembre. Remerciements à Frédérique Monin du FFFH (Festival du Film Français d'Helvétie, à Bienne) et à Jean-Yves Gloor.

16:47 Publié dans Cinéma, Le cinéma des cinéastes (interviews) | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | | |

07/09/2018

Mostra 2018: un Reygadas monstre et des insultes dégueulasses

Il me reste quatre films de la compétition vénitienne à commenter dans ce blog. Les voici. Si le temps me le permet, je parlerai ces jours prochains de certains titres et heureuses surprises des autres sections.

Nuestro tiempo de Carlos Reygadas

reygadas-carlos.jpgChez Reygadas, tout est démesure. Nuestro tiempo, dit le titre de son film. Pas simplement son temps, ni celui d’un personnage, mais le nôtre, le vôtre, le mien, peut-être. Tout est démesure et ambition. D’une histoire de famille mexicaine, éleveurs de taureaux, puis d’une crise de couple, le film passe de l’universalité au contingent avec une facilité trop désarmante. Pas de routine dans ces séquences de combat – de taureaux, d’affrontements humains -, encore moins de prévisibilité, mais une sorte d’urgence à capter un réel, à façonner un temps, une durée (près de trois heures) qui ne nous appartient pas. Je comprends que cela puisse dérouter, le cinéma de Reygadas est aussi fait pour ça. Son cinquième long-métrage, somme discrète mais bien présente, histoire d’un film dont la continuité devient la nôtre, hantise publique et collective, la réponse parfaite et inconsciente à ce cloisonnement que créent les productions Netflix sans même le vouloir. Et l’un des grands films de cette Mostra.

22 July de Paul Greengrass

22-July.jpgCet hiver à Berlin, le choc était venu du film U July 22 d’Erik Poppe, reconstitution en un seul plan-séquence du massacre d’Utoya en Norvège en 2011. Voici le billet que je lui avais alors consacré : http://pascalgavillet.blog.tdg.ch/archive/2018/02/20/berl.... Le film de Paul Greengrass raconte la même chose mais cette fois en se concentrant sur le procès qui a suivi le massacre que je ne résumerai plus ici. C’est du travail scolaire, avec une esthétique de téléfilm – d’ailleurs, c’est produit par Netflix – et aucune ambition de cinéma. Je vous laisse visionner ça bientôt sur vos petits écrans ou petites tablettes.

The Nightingale de Jennifer Kent

nightingale.jpgComme certains, je pourrais parler du film en me concentrant sur l’incident, sur ces insultes dégueulasses qui ont fusé de la bouche d’un journaliste, traitant la cinéaste de «Puttana ! Vergogna!» à la fin de la projection vénitienne. Puis en dissertant sur la morale et les questions que cela soulève, sachant qu’il s’agit de la seule femme en compétition cette année à la Mostra. Mais ce serait faire un procès décalé à un film qui raconte, dans l’Australie du début du XIXe, suite à un acte ignoble – l’héroïne se fait violer par trois hommes qui massacrent sa petite fille et son mari sous ses yeux -, la vengeance pugnace d’une femme, aidée pour cela par un Noir qui la guide puis la protège. Seulement voilà, le film souffre d’un problème d’espace, et en l’occurrence de mise en scène : la cohabitation des personnages parait dès lors artificielle, voire faussée. En plus, le récit bascule dans la pure caricature en fin de métrage. Il y a pourtant du volontarisme et des ambitions louables. Mais aucun d’eux ne suffisent. Mauvais et décevant, donc.

Zan de Shinya Tsukamoto

zan-cr.jpgDès le générique début, à l’apparition du nom de Tsukamoto, le fan club applaudit. Puis on ne les entend plus durant 80 minutes avant une nouvelle ovation à la fin du film. Entre les deux, une histoire de sabres et de combats qui me laissent indifférents. Des images qui ne me frappent pas. Le cinéma de Tuskamoto m’est définitivement étranger.

23:19 Publié dans Cinéma, Mostra de Venise 2018 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |