10/07/2018

A Bologne, les divas ont repris le pouvoir

moglie.jpgElles avaient le monde à leurs pieds. Le cinéma se conformait à leurs désirs et elles en exprimaient la puissance par leur seule présence. Dans les années dix, et jusqu'au début des années 20, les divas règnent sur le cinéma italien et s'exportent dans le monde entier. Ce qu'il en reste aujourd'hui, on ne peut le découvrir que dans des festivals rétrospectifs comme Bologne, ou parfois, des films invisibles, perdus, retrouvés, puis restaurés, sortent des limbes, complétant des connaissances forcément fragmentaires sur le sujet. Pas mal de muets italiens figuraient au programme cette année. Les divas n'étaient donc pas en reste. La Moglie di Claudio de Gero Zambuto (1918), qu'on peut du reste trouver sur le net si l'on n'est pas trop difficile sur la qualité du visionnement, met en scène Pina Menichelli (ci-dessus). Dans un rôle de femme méchante et ignoble dont elle semblait détenir le secret. Ses apparitions sont hypnotiques, elles dictent la narration du film, allant jusqu'à faire office de mise en scène dans ce sombre drame sur l'amour et la jalousie. Elle éclipse évidemment tous les autres, donnant à voir un monde perdu dont elle seule possède la clé.
La plus comique Leda Gys - elle n'était pas la seule, et me vient en mémoire Lea Giunchi - tient la vedette dans Vedi Napule e po' mori d'Eugenio Perego (1924), qui conjugue un naturalisme peu courant pour l'époque (beaux plans du Naples des années 20) à un goût pour les scènes de groupe également inhabituel. Plaisant, le film ne dit rien de majeur sur son actrice, davantage au service de l'intrigue que l'inverse.
bertini.jpgOn peut affirmer le contraire à propos de L'Avarizia de Gustavo Serena (1919), qui fait partie d'un ensemble de sept films, I Sette Peccati capitali, qu'on aurait tous retrouvés en République tchèque (ont-ils été restaurés? et sinon quand?). Le film vaut évidemment pour la grande Francesca Bertini, qui s'en sert comme d'un écrin (photo ci-dessus). Le métrage s'emballe et s'avère plus savoureux dans sa seconde partie, car l'actrice y est davantage en roue libre. Le drame éclate, la diva se roule dans la fourrure, feignant d'endurer mille morts, retrouvant la justification de son existence. Production ambitieuse pour l'époque, L'Avarizia est un film luxueux aux accents presque baroques. Le tandem Bertini/Serena, déjà aux commandes en 1915 d'Assunta Spina, augure d'un film contrôlé dans sa démesure. On attend désormais la restauration des six autres.
Enfin, de Lyda Borelli, la plus grande de toutes, aucun nouveau fragment n'est apparu cette année, mais un constat optimiste s'impose. Des treize films qu'elle tourna (elle se retira en 1918), pratiquement la moitié existe, ce qui est largement supérieur aux chiffres usuellement brandis pour décrire la situation du cinéma muet, considéré comme perdu à plus de 80%. Que doit-on en déduire? Hélas rien. Le fait qu'une actrice de son calibre soit davantage conservée qu'une vedette de second rang n'a rien d'étonnant. On a ainsi pu voir un trop court fragment de son ultime film, La Leggenda di Santa Barbara, dont il ne semble subsister rien d'autre. Trop succinct pour se faire une idée. Quant au Carnevalesca d'Amleto Palermi (1917), retrouvé dans les années 90, il demeure toujours aussi délicieusement rocambolesque. Dans l'attente d'en retrouver davantage, il faut évidemment conseiller ici l'acquisition d'un DVD événement sorti durant le festival de Bologne, Dive!. Il contient quatre films indispensables: Ma l'amor mio non muore de Mario Caserini (1913), Rapsodia satanica de Nino Oxilia (1915), tous deux avec Borelli, et Sangue bleu de Nino Oxilia (1914) et Assunta Spina de Gustavo Serena (1915), tous deux avec Bertini. En voici la jaquette:

dive dvd.jpg

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09/07/2018

A Bologne, la découverte d'un Bergman inconnu

bergman.JPEGPlutôt que de faire un seul papier bilan, terme qui sied au final peu à une telle manifestation, je ferai plusieurs petits papiers sur ce 32e Festival de Bologne, qui s'est achevé en début du mois, enregistrant une fréquentation semble-t-il en hausse de 25%, ce qui n'est pas loin de la jauge maximale possible. L'un des événements de "Il Cinema ritrovato" aura été la présentation du seul film de Bergman inconnu, car ne figurant dans aucune rétrospective, Sånt händer inte här, qu'on trouve répertorié sur certains sites sous le titre Cela ne se produirait pas ici. Sorti en 1950, il se situe chronologiquement entre Vers la joie et Jeux d'été, deux films a priori mineurs dans l'oeuvre du maître. Sauf que son insertion, sa cohérence au sein du cursus bergmanien pose problème, et la raison pour laquelle Bergman s'est toujours opposé à sa (re)diffusion dans un cadre rétrospectif, refusant systématiquement les propositions du Svenska Filminstitutet, la cinémathèque suédoise, pour ne citer qu'elle, n'est pas à chercher ailleurs.
Pour faire simple, Sånt händer inte här ne ressemble pas à un film de Bergman tel qu'on peut le supposer. Pas d'analyse de l'âme humaine, ni de crises de conscience, ni de métaphysique au sens strict, mais plutôt des contours de polar, de film noir, écrin pour la star suédoise Signe Hasso, alors en plein essor américain, qui ne tourna qu'une seule fois avec Bergman. Au bas mot, un film de genre, ni pire ni meilleur que tous ceux que les pays européens tentaient alors de produire pour imiter les modèles américains, avec toutefois un sentiment de malaise, l'impression que Bergman n'est pas vraiment à son affaire, au point de bâcler la conclusion d'une intrigue pourtant terriblement prévisible. D'une affaire d'agents secrets mettant en présence un état imaginaire, le Liquidatzia, et des émigrés qu'on tente de faire passer illégalement, tout cela mâtiné d'une histoire d'amour bien peu utile, il tire un film sans grand relief, mais avec tout de même un sens de la géométrie (le cadre dans l'image ci-dessus en donne un aperçu) souvent palpable dans la froideur compassée et soignée du récit. C'est de cette esthétique toute en lignes droites et en compacité qu'on peut tirer un plaisir visuel, sans parler du bonheur seul de découvrir une pure rareté qui a d'ailleurs nécessité, vu l'affluence, une séance supplémentaire. Les grands Bergman, eux, ne surgiront que vers la fin de cette décennie. Un coup d'oeil à sa filmographie suffira à le prouver.

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16/06/2018

Lorsque le football devient l’antichambre de l’enfer

seville.jpgJe ne savais pas encore ce qu’était un corner mais je collectionnais déjà les vignettes Panini. Je ne me souviens pas d’avoir collé les images de Harald Schumacher, Patrick Battiston ou Alain Giresse dans l’album du Mondial 1982. J’ignorais évidemment que tous trois seraient aussi les héros de ce qui allait devenir une tragédie et s’inscrire comme l’une des dates fondamentales de l’histoire du football. Le 8 juillet 1982, Séville, la demi-finale France - RFA. Une agression terrible, un joueur dans le coma, un arbitre qui ne bronche pas, une chaleur infernale, un score qui ne bouge pas, et in fine un scénario aussi cruel que dément. Les deux équipes terminent sur une égalité. 1 à 1. Débutent les prolongations. La France domine. Puis mène 3 à 1. Le score idéal, à dix minutes du coup de sifflet final. Il n’y a pas encore de but en or, règle stupide aujourd’hui abandonnée, et la France de Platini se croit déjà au paradis. Mais survient l’impensable. L’Allemagne remonte les deux buts d’écart. En une poignée de minutes. Les prolongations s’achèvent. 3 buts partout. Le cœur au bord des larmes, peut-être en pensée avec leur coéquipier transporté aux urgences, les Bleus, comme leurs adversaires, se traînent aux tirs au but. La loterie ne laissera rien passer. Une première série ne partage pas les équipes. Ulrich Stielike rate son penalty, Didier Six aussi. 4 à 4. Il faut aller à la mort subite. Chaque équipe envoie un tireur au casse-pipe. Le premier qui rate provoque la chute fatale. Ce sera Maxime Bossis. Schumacher repousse son tir. Juste derrière, Horst Hrubesch offre la balle de match à son équipe.

L’Allemagne triomphe, la France pleure. Les joueurs retournent effondrés au vestiaire. Anéantis. Je n’ai jamais vu le match en direct, et m’en souviens pour l’avoir écouté à la radio, depuis un lit d’hôpital où j’étais cloué. Je me souviens du moment de l’agression et du commentateur sportif (suisse, probablement) qui criait au scandale à la radio (romande, sans doute). Je me rappelle qu’on ne parlait plus que de cet incident. Comme s’il s’agissait du moment clé du match. Je me souviens encore de la tournure prise par les événements dans les jours qui ont suivi. Du spectre du nazisme, de la comparaison avec les SS, des excuses officielles d’un pays à un autre, de la dimension politique que revêtait l’événement, et de l’Italie qui allait finalement «venger» la France en battant la RFA en finale. Plus récemment – c’est-à-dire il y a une dizaine d’années -, j’ai découvert les images d’une conférence de presse commune réunissant Schumacher et Battiston. Simulacre de réconciliation. Des efforts diplomatiques consentis pour apaiser les tensions. Sur le 8 juillet 1982, il y eut des hectolitres d’encre versées, des livres, des films, et récemment une pièce de théâtre jouée par des amateurs et mise en scène près de Paris par un Suisse, Massimo Furlan. Son titre ? Cauchemar de Séville. Dans un documentaire télévisuel, Un 8 juillet à Séville, Schumacher n’exprime aucun regret, et les Bleus de l’époque et de l’équipe Platini retournent dans le stade de Séville, et y miment sauf erreur certaines actions. La portée mythologique de cette rencontre, souvent comparée à une tragédie grecque, la folie qui ce soir-là imposa ses diktats scénaristiques dans une partie où rien, décidément, ne se déroula comme prévu - mais qui prévoit qui, sinon les imbéciles qui parient en se jurant avoir raison ou les commentateurs sûrs de leur fait s’arcboutant sur ce réalisme détestable brandi lors de chaque analyse ou presque ? – est indéniable.

Le football ne s’était pas encore démocratisé, les Français n’avaient pas encore remporté la Coupe du monde, le phénomène était confiné à sa dimension populaire (énorme) et on ne se devait pas d’affirmer y adhérer ou de prétendre le rejeter. En règle générale, les hommes aimaient, les femmes pas. Ou alors elles suivaient, de loin, sans savoir ce qu’était le hors-jeu, sexisme dialectique toujours d’actualité. Les gosses étaient conditionnés par le marketing Panini, mais France Football était un journal de spécialistes. Les vieux disaient déjà que c’était mieux avant et les réacs restent d’ailleurs toujours aussi nombreux à s’intéresser à ce sport. Certes, on en parlait moins et ce «on» désigne évidemment les médias. Je ne me souviens pas à partir de quand les différentes chaînes ont diffusé l’ensemble des matchs, mais je suppose que c’est il y a longtemps. Il y avait des légendes – Pelé, Cruijff –, mais chaque décennie se découvre les siennes, Neymar ou CR7 aujourd’hui, et chaque pays espère en détenir une. Le nationalisme demeure total. Il fait pleurer certains et dégoûte certains autres. Chaque but est susceptible d’ébranler une nation, chaque victoire de la précipiter dans une communion qu’aucun autre sport n’atteint. Rappelons-nous des Champs-Elysées en 98, le soir de la victoire des Bleus, et même de Genève et des klaxons frontaliers qui se prolongèrent jusqu’à l’aube. Revoyons les images des Coréens en folie, tout Séoul bondissant, lors de leur victoire contre l’Italie en quart de finale en 2002 (et peu importe la polémique qui s’ensuivit, c’est là un autre sujet).

Rappelons-nous a contrario du désarroi du peuple brésilien en 2014, lorsque son équipe se fit humilier, voire étriller 7 à 1 par l’Allemagne. Les réflexes patriotiques en engendrent d’autres. On aime le Brésil parce qu’il fait figure de favori, on le déteste pour les mêmes raisons. L’Allemagne n’a pas la même popularité que les pays latins, du moins pour certains pâtres d’un racisme à rebours, ceux-là même qui parlent par formules. Débattu dans les cafés, beuglé par les buveurs de bière, le foot est aussi analysé par les intellos. Les uns n’aiment guère les autres, ce qui ne change rien aux habitudes et mœurs. Je me souviens enfin, depuis quelques années, espérer à nouveau vivre un jour un autre Séville, soit un match de cette dimension-là, où la grandeur de la partie réside autant dans la défaite que dans la victoire, et même au-delà, puisque de Séville, presque tout le monde, parmi ceux qui l’ont, de près ou de loin, vécu, possède son propre souvenir, réifié ou non. Si d’aventure un France-Allemagne devait survenir cette année, on en reparlerait inévitablement. Tout reviendrait sur le tapis.

En attendant, difficile de savoir comment la Coupe du monde 2018 rebattra ou non les cartes du football et si un match d’anthologie surviendra. Les premières rencontres ont dessiné des contours en mode flou artistique. Les Bleus ont prévisiblement battu l’Australie avec de la chance et de la réussite (2 à 1, dont un penalty plus que généreux accordé aux Français, nous sommes d’accord). Portugal et Espagne ont joué les coqs sans se départager (3 à 3, très beau match). L’Argentine a butté sur l’Islande, qu’on se réjouit de retrouver deux ans après leur parcours jouissif à l’Euro (1 à 1). Le Maroc a trébuché face à l’Iran (0 à 1, pas vu). Et l’Egypte s’est inclinée devant un Uruguay moyen (0 à 1). Pour le reste, je vous renvoie aux commentaires des «vrais» spécialistes. Je bloguerai cette année de manière très irrégulière sur ce Mondial.

 

18:07 Publié dans Football, Mondial 2018 | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Facebook | | | |