Le cinéma des cinéastes (interviews)

  • Métaphysique des «Particules», film élémentaire et essentiel

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    particules.jpgSi vous n’avez pas encore vu son film, précipitez-vous, c’est l’une des trouvailles de l’année. Sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes, Les Particules de Blaise Harrison est aussi fascinant qu’irracontable. Nous sommes dans le pays de Gex, au sein d’un groupe de jeunes potes qui glandent. D’étranges choses se produisent, comme un lent dérèglement dont l’origine est dans l’air, ou peut-être dans une réalité quantique différente. Est-ce dans un monde parallèle que l’un des potes de la bande s’évapore ? Rien ne l’exclut. Je ne vais de toute façon pas tenter de vous résumer l’affaire, le film n’est pas destiné à ça. Mais juste énoncer quelques évidences émargeant à sa vision.

    1) Les comédiens amateurs peuvent être remarquables, c’est le cas de tous ici, et en particulier de Thomas Daloz.

    2) Le pays de Gex est plus que photogénique, encore faut-il savoir le filmer, ce qui est aussi le cas ici.

    3) Le festival de Busan (Corée du Sud), l’un des plus gros du monde, ne s’y est pas trompé et a sélectionné le film pour sa prochaine édition.

    4) Les Particules me permet de renouer avec la section de mon blog qui s’intitule «Le cinéma des cinéastes», interviews longues avec des réalisateurs dont j’adore le film – c’est la condition.

    5) Bonne lecture ! Et surtout bonne vision à ceux qui n’auraient pas encore vu le film !

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    Comment as-tu fabriqué ces Particules? Quelle a été la gestation du film?


    Il part d'une envie très lointaine, qui remonte à de longues années. A la base, la fiction n'a jamais été mon truc. Je me suis d’abord tourné vers le documentaire. J'aime la liberté qu'il apporte, même si j'interviens beaucoup dedans. Pas en tant que moi-même, mais par mise en scène interposée. Je suis interventionniste durant le tournage. Mais également au montage. Pour revenir aux Particules, il y a déjà ce choix du pays de Gex. Tous mes court-métrages de fiction s'y déroulent et j'ai toujours aimé y tourner. De 5 à 18 ans, j'y ai vécu, plus précisément à Villard, au-dessus de Divonne, et toute cette région me raconte des choses. Je me suis toujours imaginé y revenir. Je voulais essayer de décrire le rapport des jeunes au pays de Gex.

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    Le CERN joue un rôle important dans ton film. Quel est ton rapport avec celui-ci?


    J'ai commencé à m'y intéresser en écrivant le scénario. Mais je n'ai jamais vécu ce que vivent mes personnages avec le CERN. Mon père y a travaillé, mais je me souviens que cela ne m'intéressait pas plus que ça. En revanche, avec mes potes, nous étions fascinés par la mécanique quantique et les trous noirs. Cela évoque aussi les troubles de l'adolescence, qui proviennent forcément de quelque chose. Et le CERN pouvait en être la porte d'entrée. Au fond, il était aussi le moyen idéal pour que le film devienne presque une expérience métaphysique.


    As-tu visité le LHC, son accélérateur de particules?


    lhc.jpgJ'ai même commencé à écrire le film au moment où des journées portes ouvertes avaient été organisées. J'ai donc visité tous leurs sites. Ce qui était théorique ou abstrait devenait concret. En discutant avec des gens là-bas, cela permettait aussi d'avoir des réponses.


    En quoi Les Particules parle-t-il aussi de physique des particules?


    De manière allusive. En tentant de répondre à une question : comment représenter de manière esthétique des concepts scientifiques? Ensuite, il y a toujours le danger que le spectateur se sente exclu. Dans le film, j'ai utilisé les moyens qu'emploie le personnage, par exemple lorsqu'il découvre, suite à une battue, que l'un de ses potes a disparu. Cela permet de rendre accessible des concepts sans cela impossibles à intégrer.


    Quelles sont les oeuvres, films ou autres, qui ont influencé, voire fondé ta démarche?


    black.jpgJe citerais une bande dessinée, Black Hole (de Charles Burns), qui m'a marqué. Le rapport au monde qu'il présente est incompréhensible. Ses personnages sont sujets à une maladie sexuelle qui divise la société en deux, ceux qui l'ont et ceux qui ne l'ont pas. Sinon, comme références, j'avais en tête les films de Bruno Dumont. J'aime bien qu'il laisse la possibilité aux maladresses de survenir. Et en même temps, il contrôle tout.


    Pour trouver tes acteurs, j'ai lu que tu as fait un long casting sauvage. C'est le cas?


    Oui, cela ne m'intéressait pas de travailler avec des professionnels. La plupart des acteurs du film, j'ai dû aller vers eux. J'ai fait par exemple un gros casting à Ferney-Voltaire, auquel sont venus 500 élèves. Mais ceux du film, je les ai trouvés ailleurs. Tout cela m'a permis de rencontrer les ados d'aujourd'hui.


    Comment as-tu dirigé tes comédiens?


    Déjà, ils n'ont pas lu le scénario. Et nous avons tourné dans l'ordre. Sinon, la direction d'acteurs me faisait très peur. Je n'avais jamais dirigé. Et en plus, comme mes acteurs ne sont pas des comédiens, cela corsait la donne de départ. Nous étions quinze et nous avons tourné sur 50 jours. En petite équipe, ce qui permet à tout le monde de s'impliquer.


    Tu n'as pas eu peur que certains ados refusent d'être dans le film?


    Bien sûr, j'ai même dû défendre le film auprès de certains.


    C'est aussi ainsi que tu as découvert celui qui tient le rôle de P.A. et qui est formidable, Thomas Daloz?


    thomas.jpgDurant une pause, pendant le casting, je l'ai observé et je le voyais parler de jeux vidéo. Je n'avais jamais vu un gamin comme ça. J'ai mis presque un an à le chercher. En faisant des essais, puis en le voyant dans le film, je me suis rendu compte qu'il était un super bon acteur. Je ne crois pas qu'il se rende compte de son talent. Parmi les ados en général, ceux de mon film sont un peu à part. Ni rebelles ni mauvais gosses ni trop scolaires. Juste un peu en marge. Nous avons noué des liens très forts. Ils m'ont toujours fait confiance.


    La part de mystère du film figurait-elle déjà dans le scénario?


    Je disais à tout le monde que le scénario, on s'en fout. Pour ce projet-là, c'est ce qu'on rencontrait dans la vraie vie qui comptait le plus. J'ai tenu compte de tout ce qu'ils proposaient. Quitte parfois à tourner chez eux, lorsque c’était possible. Ce ne l’était pas, par exemple, avec P.A.


    Tu as quand même fait des repérages?


    Il y a des scènes écrites spécialement pour certains lieux, oui. Et des lieux qui m'inspirent. Souvent, quand on tourne une fiction, on recrée. Là, nous ne l'avons fait que pour la séquence du concert. On a recréé un faux vrai concert. On l'a organisé pour pouvoir le filmer. Et le lycée a été un peu compliqué. Il fallait les autorisations des parents pour chaque mineur. J'ai demandé aux parents qui n'étaient pas d'accord de se manifester.


    Tu es né en 1980. Pourquoi as-tu réalisé ton premier film si tard?


    Pour moi, la fiction n'était pas un accomplissement en soi. Mais c'était le bon moment. Avant ça, cela aurait été trop tôt. J'avais besoin d'aller assez loin dans le documentaire.


    Comment as-tu vécu ta sélection cette année à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes?


    Mon premier documentaire y avait été sélectionné, donc je connaissais un peu. La réponse de la Quinzaine est arrivée très tard. Deux ou trois jours avant l'annonce des films sélectionnés. J'étais un peu intimidé, et en même temps, je sentais que c'était ce qui pouvait arriver de mieux au film. Les comédiens se sont tous retrouvés. C'était formidable, ces ados qui n'avaient à l'origine même pas demandé à faire un film et qui se retrouvent tous à Cannes.


    Qu'est-ce que l'ECAL t'a apporté?


    Tout mais surtout à devenir indépendant, autonome. A gagner en liberté. J'ai profité de tout ce qui était à ma disposition pour essayer plein de trucs. Mes études, je les ai terminées en 2003. Juste après, j'avais filmé une errance, un essai sans narration en Alsace. J'adore le cinéma de l'errance. D'ailleurs, je peux rajouter Jim Jarmusch aux cinéastes qui m'ont influencé. jarmusch.jpgSon coté contemplatif, sa nonchalance. J'aime aussi l'idée que le spectateur se dise qu'il y a des choses qui ont lieu dans les interstices. Qu'il y a parfois d'autres lectures possibles.


    Pourquoi, comme tout le monde, avoir choisi aujourd'hui Paris pour vivre?


    C'est un peu un choix par défaut. J'ai grandi en France voisine, dans la région genevoise, dans le pays de Gex, puis j'ai étudié à Lausanne. J'ai adoré mes vies là-bas, j’y ai rencontré des gens qui me nourrissaient. Mais les contacts que j'ai eus durant mes études, c'était des gens qui venaient d'ailleurs. Si je voulais continuer, il me fallait donc songer à m'installer à Paris. Durant trois ans, j'ai aussi vécu à Bruxelles où j'ai rencontré mon ingénieur du son et mon chef-opérateur. Puis je suis revenu à Paris, qui est l'endroit où je pense vivre.  

  • "Sophia Antipolis", esquisses de fins du monde

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    sophia2.jpgLa singularité de son film parle pour elle-même. Bienheureux sont ceux qui pourraient résumer l'affaire, synthétiser son histoire, raconter Sophia Antipolis sans se planter. Sophia Antipolis, ville où peut-être convergent les possibles et les embryons d'histoires, cède d'abord à l'étrangeté sans se prévaloir d'une obédience à un courant quelconque. Virgil Vernier y filme la scène d'un crime dont le centre est partout et nulle part. Sans traquer les fulgurances, le métrage, extrêmement calme dans son esthétique (oui, calme!), loin de ces épates auteuristes qui parfois nous grisent, visite un non lieu et l'épuise. Il y a quelque chose du roman feuilleton incomplet dont les pages se seraient détachées au vent dans ce singulier objet. Une manière de nous échapper par à coups, de se dérober à nos regards circulaires, à fuir nos grilles de lecture. Sans aller jusqu'à l'obscurantisme, sans basculer dans l'ascétisme. C'est bien la preuve que le défrichage de nouvelles terres demeure possible. Une secte, une milice, des groupuscules, quelques bimbos, réunions et regroupements qu'un processus diégétique rend possible et propose, au risque de dérouter, au premier sens du terme.

    vernier.jpgAvant de rencontrer Virgil Vernier, je voulais lire des choses sur son travail, des critiques le concernant (son film est préalablement sorti en France le 31 octobre et a été montré en août au Festival de Locarno). Je ne l'ai finalement pas fait. Lui voulait savoir où je l'avais vu. Je lui ai dit que le Cinéma Spoutnik organise des projections de presse et que c'est ainsi que j'ai pu le visionner. Surtout pas via un lien. Puis en cours de conversation, car nous avons d'abord discuté, et non pas seulement échangé selon le rite monocorde et obligé du questions/réponses, et cela même si le découpage de l'interview ci-dessous ne le laisse guère supposer, je lui ai confessé que le nom de Sophia Antipolis m'évoquait l'exotisme de cette planète imaginaire, parfois appelée Planète X ou Nibiru, géante qui se cache dans le système solaire et aurait dû percuter la terre depuis plusieurs prophéties en arrière. Il a adoré cette comparaison, qui lui parlait, dévoilant une certaine appétence commune pour l'occulte et l'étrange, pendant que plusieurs plans ensoleilllés de Sophia Antipolis se donnent de faux air de fin du monde, ravivant un principe eschatologique qui devrait être à la base du cinéma, tous genres confondus. Tentative de reconstitution de notre échange.

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    Pourquoi ce titre de Sophia Antipolis, qui fait penser à un documentaire alors que le film n'en est pas un?

    J'aime cette fausse piste. Ce nom évoque aussi une technologie futuriste, l'idée d'une science qui serait au service du futur. Je voulais démarrer le film à partir d'une donnée concrète, géographique. Là-bas, à Sophia Antipolis, on pense à l'homme de demain. Je me suis intéressé à ce qui vient avant, aux coulisses, si vous préférez. Ce nom est également évocateur d'une puissance, tout en rappelant le passé lointain, avec ces intonations gréco-romaines caractéristiques. Je n'aime pas créer de la SF pure et dure, d'autant plus que les films qui représentent le futur ont tendance à se ringardiser très vite. Cet entre-deux me convient donc tout à fait.

    Pourtant, le nom n'a rien d'imaginaire. Ne désigne-t-il pas aussi la Côte d'Azur?

    Oui, et la Côte d'Azur, dans le monde, correspond souvent à une vision américanisée de la France, celle qui voudrait ressembler à Miami. C'est un simulacre de paradis sur terre.

    En quoi ce territoire vous fascine-t-il?

    Il fait miroiter le monde du luxe. Le film n'est pourtant jamais documenté. Il n'est pas non plus naturaliste. Dans le cinéma français actuel, le naturalisme me gêne beaucoup. Les cinéastes devraient se réinventer.

    D'où sortent vos comédiens?

    Je cherche des gens dont j'aime la manière de parler. Je fais aussi un casting, d'ailleurs. A ma manière. Puis j'écris un peu avec eux. Ce qui compte, c'est que le jeu ait une vérité. Pour cela, il ne faut surtout pas leur placer un texte dans la bouche. Et si une séquence ne marche pas, je ne la garde pas, ce n'est pas grave. A titre personnel, j'ai surtout envie d'aller vers les gens qui n'ont si possible jamais joué, ou vers des acteurs inconnus. Mais pour les trouver, je passe plus d'une année à mettre des annonces sur les réseaux sociaux et un peu partout. Si je cherche des flics, par exemple, j'aurai tendance à passer des annonces chez les flics.

    Vous ne tournerez donc jamais avec des gens connus?

    Il ne faut jamais dire jamais. Je n'exclus pas de travailler un jour avec une icone de la pop culture.

    On a l'impression que votre film contient plusieurs films ou plus exactement plusieurs débuts de film.

    C'est effectivement le cas. J'ai un goût pour décourager le spectateur de s'accrocher. Je lui demande d'opérer un travail de correspondance. Par exemple, dans Sophia Antipolis, de chercher ce qu'il y a de commun entre la secte et la milice qu'on peut voir. Ou entre cette femme qui a tout perdu et ce soleil qui semble se profiler comme une menace susceptible de brûler le film. Je voudrais aussi qu'on réalise à quel point nos comportements sont irrationnels.

    Vous avez un goût pour les lieux incongrus, non?

    Je n'irais pas jusque-là. Pour préparer le film, je suis allé à un salon de la voyance qui se trouvait au sous-sol d'un Hôtel Ibis. Je me suis rendu dans une église de scientologie et me suis même pris au jeu. Tout cela nourrit ma connaissance. J'aime que les choses aient l'air exagéré.

    Pensez-vous à la fin du monde? Le film semble par moments en parler.

    Des groupes ésotériques, ainsi que des journalistes d'extrême-droite ou d'extrême-gauche, pensent que l'apocalypse a déjà commencé. Pour les témoins de Jéhovah, ce n'est pas une mauvaise nouvelle, car cela signifie qu'on va recréer un nouveau monde. Pour moi, l'ultime forme de l'apocalypse, dans son acception de révélation, c'est l'écologie. Pourtant, le futur qu'on veut nous vendre est déshumanisé. Derrière la promesse du bonheur, je sens le projet fasciste. J'aime les plaisirs simples, je suis fasciné par ce qui est archaïque. Les questions que je me pose vont dans ce sens. Qu'y a-t-il dans les Contes des 1001 nuits pour que ceux-ci continuent à nous bercer? Qui sont les nouvelles sorcières?

    Qu'est-ce qui relie tous vos personnages?

    Au-delà du contexte géographique, ils sont tous paumés et doivent choisir des solutions de repli ou correspondre à des standards de beauté. Il est toujours possible de se projeter dans l'esprit de quelqu'un. Par exemple, je peux comprendre ces filles qui éprouvent le besoin de se refaire le visage.

    Sachant la singularité de vos films, comment se déroulent leur tournage?

    Je pense qu'ils ne sont pas comme les autres. Et je peux même l'affirmer, car j'ai été moi-même assistant. Pour tourner, je préfère la pellicule, car elle redonne au film une sorte de statut sacré. Ensuite, je cherche une parole libérée du texte, donc je fais de longues prises. Un plan est un tableau vivant et j'essaie de ne faire qu'une prise, un peu comme Philippe Garrel. Je ne fais pas de champs contre champs. Il faut aussi que les acteurs ne soient pas intimidés. Je suis un peu leur gourou sur le tournage, je les mets à l'aise. J'ai mis en place un jeu à moi puis je leur confie mon film. Je leur dis la scène, peu importent les mots. S'il y a un accident lors d'une prise, il se peut même que je la garde. Je souhaite une écriture proche de Renoir, de Rouch.

    Justement, quel type de cinéma aimez-vous?

    Parmi ceux qui m'ont donné envie, il y a Pasolini. PASOLINI.jpgCette manière de penser l'époque au filtre des anciens mythes. Et puis il y a Godard, qui m'a excité au niveau de l'invention, de sa façon d'utiliser la voix off, les incrustations.

    Et en dehors du cinéma, quels sont vos intérêts?

    Je peux tout lire. La presse populaire, voire people, comme les grands romanciers américains du type Faulkner. Tout m'intéresse. Je regarde beaucoup la télévision, Internet, et surtout les groupes dont personne ne parle.people.jpg

    Combien de temps a pris votre film?

    Environ deux ans pour le scénario. Un an de préparation. Plus le temps du tournage, assez court, car la pellicule coûte cher. A cela s'ajoutent quelques mois de montage. J'ai eu moins d'argent que pour Mercuriales, mon premier et précédent film. Quand à mon prochain film, j'aimerais pouvoir le coproduire avec la Suisse. Je ne sais pas encore par qui, mais j'en formule le voeu. En Suisse, j'ai d'ailleurs la chance d'avoir un public de jeunes fans et de toujours bénéficier d'un accueil formidable, comme ce fut le cas à Locarno avec ce film ou au GIFF, il y a quatre ans avec Mercuriales.

    Entretien réalisé le 5 décembre 2018. Remerciements à Abel Davoine.

  • "Sauvage", la part du romantisme dans le sexe et autres tropismes

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    sauvage.jpgDes corps et de la sueur, des garçons qui se vendent, s’aiment, se désirent ou se rudoyent, et un regard brut mais poétique sur un monde qu’aucun carcan ne semble vouloir figer. A Cannes en mai dernier, on s’est pris Sauvage en pleine tronche. Révélation d’un cinéaste, Camille Vidal-Naquet (photo ci-contre), camille-1low.jpget d’un comédien, Félix Maritaud, investi dans son personnage comme peu d’acteurs le sont. Depuis, ce premier film est sorti, a été acclamé un peu partout, et malgré sa rudesse et un sujet délicat, est parvenu à s’imposer bien au-delà des milieux concernés. Vidal-Naquet voulait signer un film universel, il l’a fait. C’est entre autres choses ce qu’il m’a dit lors de l’entretien qu’il m’a accordé fin octobre et que j’ai enfin eu le temps de mettre à jour pour ce nouveau billet.

    Depuis sa présentation à Cannes en mai dernier, Sauvage connaît un accueil sans précédent partout où il passe. Au su du sujet et de la dureté de certaines séquences, vous attendiez-vous à un tel triomphe?

    Pas du tout. Tout ce qui s'est passé m'a vraiment surpris. A l'origine, je ne savais d'ailleurs même pas comment je ferais le film. Celui-ci a pourtant eu un parcours très classique. Des aides, l'avance sur recettes, etc. Depuis la présentation du film, nous avons découverts que les gens sont sensibles à ce qui est universel. Ils ne considèrent pas Sauvage comme un film sur la prostitution.

    Sauvage aurait-il pu se faire sans Félix Maritaud, ou avec un autre acteur?

    On ne m'a jamais demandé cela. Avec un autre, cela aurait été un autre film. Avec Félix, c'est quelque chose d'unique, même s'il n'est jamais intervenu sur la mise en scène. Il s'est contenté d'endosser le rôle, d'être parfaitement à l'écoute. Mais il a une intelligence du jeu hors du commun. Il m'arrivait de filmer un personnage qui ne faisait rien et même là, il était intense.sauvage2.jpg

    Comment l'avez-vous trouvé?

    Via un casting tout ce qu'il y a de plus normal. On m'avait parlé de lui, il avait un petit rôle dans 120 battements par minute qui était en montage à ce moment-là. Puis il a passé les scènes de casting avec cette manière si intelligente d'aborder le rôle.

    Comment avez-vous préparé le tournage?

    Je suis passé par la danse. Tous les rôles de prostitués, je leur ai fait faire un atelier. Il s'agissait d'accentuer la grâce de leurs mouvements en leur apprenant un langage corporel différent de celui de leurs clients. Le corps est un outil artistique à part entière. Pour les repérages, j'ai passé environ trois ans au bois de Boulogne.

    Quelles ont été les séquences les plus dures à tourner? Celles de sexe?

    Elles ont toutes été difficiles à tourner, sexe ou pas. Dans les scènes de sexe, tout le monde sait ce qu'il a à faire. Filmer l'émotion est autrement plus difficile. C'est pour Félix Maritaud que le film a été compliqué. A force d'être manipulé dans le film, son corps s'est révolté. Sinon, les affrontements physiques n'ont pas été simples à faire. Je n'avais pas de budget pour des doublures.sauvage3.jpg

    On parle de scènes physiques mais le film, via la quête de son héros, comporte une part de romantisme, non?

    Bien sûr. Et c'était tout l'enjeu. L'élargissement lyrique que je suggère fait qu'on dépasse le niveau de la prostitution. A travers son amour absolu et sans bornes, on peut s'identifier au héros.

    Concernant le monde de la prostitution masculine, que vouliez-vous montrer de cet univers-là?

    Je voulais donner de la visibilité à des garçons qui n'en ont pas. Mais sans me prendre pour un sociologue. Le film pose aussi la question de la tendresse entre hommes. C'est une chose qui n'est jamais représentée au cinéma.

    Avez-vous été inspiré par d'autres films?

    J'étais très concentré sur mon personnage, de l'écriture au montage, sans oublier le tournage. Deux films me revenaient en mémoire. Flesh de Paul Morrissey, qui parle de ce thème. flesh.jpgEt Streetwise de Martin Bell, documentaire peu connu de 1984 sur des ados qui se prostituent à Seattle. On y découvre une réalité de l'ordre de la générosité et une fraternité du filmage. Le résultat ne va jamais dans un sens ou dans l'autre. Et puis il y a Luke la main froide de Stuart Rosenberg, dans lequel Paul Newman joue un personnage sauvage et mal adapté. Celui-là, j'ai demandé à Félix Maritaud de le visionner.087625.jpg

     

     

     

    La production vous a-t-elle bien encadré pour Sauvage?

    Oui, et je leur dois énormément. Au niveau production, ce fut une très belle expérience. Elle m'a soutenu du début à la fin. Avec une vigilance bienveillante jusque dans la justesse des scènes, sur lesquelles nous étions parfois en désaccord. Au final, ma mise en scène est plutôt classique, avec des cadrages précis.

    Aujourd'hui, referiez-vous le même film?

    Etonnante question. Je crois que oui. Même si je n'ai pas encore la distance nécessaire pour y répondre vraiment. J'ai fait des choix radicaux qui ont dû désarçonner les gens. Je referais les mêmes sans problème.

    Vous travaillez sur un autre film?

    Oui, je suis en train de l'écrire. Sauvage a été une longue immersion. Vais-je mettre si longtemps à faire mon second film? Je l'ignore.


    Entretien réalisé le 29 octobre. Remerciements à Abel Davoine. Sauvage est toujours à l’affiche.