13/10/2015

Dans "Anime nere", le noir leur va si bien

anime.jpgUne affaire de directions de regard. Les trois personnages au premier plan - deux hommes, une femme, plus vieille qu'eux - observent un point identique devant eux, hors-champ, sans doute au niveau du sol. L'objet de leur attention pourrait être un corps qu'on inhume. La gravité des regards, la tristesse des attitudes, la noirceur des vêtements, appellent et renforcent cette hypothèse pendant qu'un ciel gris et plombé vient appuyer cette interprétation. Derrière eux, une femme dont le regard peine davantage à se fixer. Elle scrute devant elle, les yeux légèrement baissés, là aussi dans une attitude de recueillement et de lassitude. Reste un cinquième personnage, juste au milieu des autres, qui ne fixe pas du tout dans la même direction. En retrait par rapport au groupe, il regarde précisément l'objectif de la caméra. Donc le spectateur. En clair, c'est nous qu'il toise ainsi durement, sévèrement, avec une inflexion qui suggère l'idée de vengeance. Enfin, le paysage entourant ce groupe appelle la pauvreté, un certain dénuement et une forme d'isolation. Au-delà de ses éléments constitutifs et du sens qu'il imprime dans la fiction, ce plan synthétise assez bien l'atmosphère à l'oeuvre dans Anime nere (Les Âmes noires) de Francesco Munzi, récit tourmenté, endeuillé et ténébreux d'une fratrie plongée dans le crime, de clans s'affrontant en Calabre et aux quatre coins de l'Europe. C'est un film de conflits et de règlements de compte, mais encore une oeuvre refusant le naturalisme, comme en témoigne l'esthétique de cette image. Présenté à la Mostra de Venise en 2014, Anime nere était sorti quelques semaines plus tard, n'attirant qu'une poignée de curieux. Au point qu'il ne tint l'affiche à Genève que sept jours. Le revoici au Grütli, dans l'espoir que cette seconde sortie lui rende davantage justice. Il n'est jamais trop tard pour un rattrapage, on l'aura compris.

Anime nere est programmé en ce moment aux cinémas du Grütli.

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31/05/2015

"Pasolini" : un meurtre, des mystères et un film

pasolini.jpgUne silhouette hiératique dans un décor de café aux lignes droites et sèches. Attablé avec un jeune homme, Willem Dafoe a l'air grave, sévère, fermé. Comme s'il savait déjà que son destin est tracé, figé dans cette nuit noire de novembre 1975 et qu'il ne reverra plus le jour, pas plus qu'il ne saura le destin attendant son ultime film, qui ne sortira que post mortem.

pasolini2.jpgMême impression devant cette console de mixage vintage dont les boutons forment des lignes suggérant une manière de contradiction avec le caractère créatif du cinéma. Sur l'écran de la moviola, on reconnaît un plan flou (car le point n'est pas fait sur lui) du Salò ou les 120 journées de Sodome, l'oeuvre du scandale, le film le plus subversif de toute l'histoire du cinéma, l'un des plus choquants aussi. Dafoe, plongé dans ses pensées, ne semble pas regarder le cadre. Là aussi, il est déjà ailleurs, peut-être hors du temps et de l'espace.

Est-ce bien là ce que voulait nous suggérer, voire nous signifier, Abel Ferrara en réalisant ce Pasolini? Le film n'est ni un biopic ni une réflexion sur la personnalité ou l'oeuvre du cinéaste. Il se déroule durant les dernières heures précédant la mort de Pasolini, survenue dans la nuit du 1er au 2 novembre 1975 sur la plage d'Ostie à Rome. Assassiné par un prostitué (selon l'une des thèses officielles) ou mis à mort par trois hommes qui l'auraient exécuté (une thèse que j'exposerai dans un prochain billet), le réalisateur était alors en train d'achever son Salò. Ferrara hésite entre le portrait intime du cinéaste et une sorte d'enquête sous-jacente censée amener de nouveaux éléments pour expliquer le mystère de la mort de Pasolini.

Le film est à la fois très tenu et mis en scène avec une sorte d'immédiateté chronologique (aucune de ces perturbations narratives qui venaient par exemple freiner son 4:44 - Last Day on Earth en 2011) ayant presque valeur de classicisme. Ferrara se place ainsi en retrait par rapport au personnage qu'il décrit, interprété par un Dafoe d'une justesse assez incroyable, comme s'il était conscient que le sujet, pour une fois, le dépassait. Et s'il y suggère quelques pistes inédites, il reste malgré tout d'une grande prudence. Du fait de la sortie en VOD quelques mois avant de Welcome to New York, prétendue fiction sur l'affaire DSK, Pasolini a quelque peu perdu de sa crédibilité artistique et est finalement sorti dans une sorte d'indifférence généralisée. Il vaut pourtant beaucoup mieux que ce dédain silencieux dans lequel la critique l'a tenu. Il ne vous reste plus beaucoup de jours pour le découvrir à Genève.

Pasolini d'Abel Ferrara est actuellement à l'affiche au Cinéma Spoutnik.

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04/05/2015

"Métamorphoses", Ovide mis à nu par Christophe Honoré

metam1.jpgLe titre du film se détache, incrusté sur un paysage verdoyant. La nature - arbres, frondaisons, buissons et collines sous un ciel limpide - est pure et séduisante. Pas totalement. Sur la gauche du cadre, des poteaux électriques disent la civilisation, l'homme et la technique. C'est tout sauf un détail. Dans Métamorphoses, Christophe Honoré adapte Ovide. Composée (écrite) il y a environ 2000 ans, l'oeuvre se décline en quinze livres rédigés en hexamètres dactyliques, ceux-là même qu'on retrouve chez la plupart des poètes grecs et latins dont une partie de la production est parvenue jusqu'à nous. Elle se présente comme un long poème épique regroupant des centaines de fables dans lesquelles sont racontées les métamorphoses des dieux ou des mortels constellant la mythologie gréco-romaine. On ne connaît aucune autre oeuvre d'Ovide, mort en 17 ou 18 après Jésus-Christ. Mais ses Métamorphoses - classique d'entre les classiques - ont une importance majeure dans l'histoire de l'art depuis vingt siècles, et leur étude demeure incontournable pour des générations d'étudiants latinistes.

Seulement voilà, comment en tirer un film? Comment raconter l'ouvrage d'Ovide, sans lui faire perdre ni son sens ni sa portée? Impossible quadrature. Que Christophe Honoré ne résout pas plus qu'il n'a l'intention de la résoudre. Pour adapter, il faut trahir. Dénaturer, décaler, briser, violer et in fine reformuler. Autrement dit lui faire subir une énième métamorphose. Et c'est à ce prix, à cette relecture qui évite prudemment toute mise en abyme, que le film trouve sa justification et sa raison d'être. Les figures importantes des quinze livres des Métamorphoses sont bien là. Europe, Jupiter, Bacchus, Junon, Orphée, Actéon, Diane et Io. Dieux et mortels se mêlent, les uns se métamorphosent en bêtes, les autres en purs esprits, dans une campagne où seule la nudité - des comédiens (voir photo ci-dessous), mais aussi souvent du cadre - sert d'apparat, par instants, à un film qui évite avec intelligence toute reconstitution possible. Car ce monde-là est ancré dans un réel qui prend un malin plaisir à surgir à chaque plan, à s'actualiser au contact de la civilisation d'aujourd'hui. La liberté du film réside dans cet impossible mariage entre un texte né il y a deux millénaires et les contingences d'un tournage qui nie toute historicité pour mieux la faire renaître. La singularité du projet, sa pseudo-rigueur (car elle ne se donne pas comme telle) et son unicité (à quel autre film peut-on le comparer?), en font un objet fragile, peu commercial (who cares?) et quelque part aussi désuet qu'essentiel.

Métamorphoses passe en ce moment au cinéma Spoutnik.

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20:49 Publié dans Cinéma, Mostra de Venise 2014 | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | | |