08/10/2015

"Marguerite", la tragédie d'une femme ridicule

marguerite.jpgCocarde accrochée à une fourche, lunettes de course automobile juchées sur un vilain bonnet qui n'a rien de phrygien, portière d'un véhicule qui ressemble à une décapotable et pose outrée d'une Catherine Frot en train de chanter, sans respiration, quelque chant patriotique, ce qui est pure spéculation. Tout ici - costumes, accessoires, pose - est outrancier, ridicule et laid. Y compris l'arrière-plan, forêt défilant supposément derrière une automobile en mouvement. Pas évident de mettre en scène le ridicule, qui est en l'occurrence celui d'un personnage, Marguerite, qui donne son titre à ce film de Xavier Giannoli. L'histoire d'une chanteuse qui chante mal et faux et ne le sait pas. Mais qu'on adule parce qu'elle est riche, dans cette France des années 20 tout aussi superficielle que celle d'aujourd'hui. Du moins dans un certain monde. Giannoli observe cette société sans véritable cynisme, appuyant même sur la reconstitution, sans doute pour mieux montrer que les apparences ont grand peine à voler en éclats. Marguerite (Catherine Frot est formidable), voix de crécelle, inaudible et en autarcie dans ce qu'elle croit projeter, personnage au final peu attachant mais point détestable, cristallise le mal-être né de l'égotisme, cette vacuité sans âge qui touche n'importe qui un peu sûr de soi ou gâté par le destin. Coqs de salon, fils de gens célèbres, candidats de téléréalité, présentateurs télé ou traders affamés, les exemples se dessinent à l'infini. Ce que nous dit Marguerite (le film), c'est que nous ne sommes jamais tout à fait conscients de ce que nous sommes et surtout que nous en sommes prisonniers. Et de cette prison-là, on ne s'évade ni facilement ni impunément.

Marguerite est actuellement à l'affiche en salles.

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12/09/2015

Mostra de Venise 2015: Lion d'or au remarquable et dérangeant "Desde allá"

desde.jpgAffiche inquiétante pour un film qui ne l’est pas moins. Soit la relation étrange et inédite entre un cinquantenaire, Armando, responsable d’un laboratoire de prothèses dentaires, et un jeune voyou de 18 ans, Elder. Le premier aborde de jeunes garçons et leur propose de l’argent en leur demandant de se déshabiller pendant qu’il se masturbe. Rien d’autre. Mais avec Elder, les choses tournent mal. Le jeune homme casse la gueule d’Armando puis le vole. Sauf que ce dernier retourne pourtant le voir et insiste. Et ce qu’il a derrière la tête est pire que tout ce que vous pouvez imaginer. Amoral, par instants dérangeant, complexe et remarquablement tenu, Desde allá permet ainsi au cinéaste vénézuelien Lorenzo Vigas de remporter le Lion d’or de la 72e Mostra de Venise. D’une relative radicalité, le film reste l’un des plus remarqués cette année au Lido. Il procède d’une froideur méticuleuse tout en manipulant des sentiments ambigus et contrastés. L’ultime plan du métrage tombe ainsi comme un couperet, scellant un destin dont l’issue cruelle ne laisse plus place au doute. Desde allá était aussi l’un des rares films de la sélection vénitienne à ne pas se baser sur des faits réels, tendance lourde (trop lourde) de la Mostra 2015, je l’ai déjà dit dans ce blog.

Le Lion d’argent est lui aussi sud-américain, puisqu’il récompense l’Argentin Pablo Trapero pour le formidable El Clan, affaire de kidnappings organisés qui ébranlèrent le pays dans les années 80. Là aussi, on a affaire à un exercice de cruauté et de manipulation conférant un tour malsain à un vaste fait-divers remarquablement rythmé et mis en scène. Le Grand prix du jury récompense le surprenant Anomalisa de Charlie Kaufman et Duke Johnson, histoire d’amour curieuse en animation stop motion, et réflexion lucide sur l’incommunicabilité dans le monde que nous sommes en train de forger. Je me répète, mais là encore, c’est amplement mérité, augurant d’un palmarès parfait, et c’est rarissime dans un festival.

Les prix d’interprétation ne vont pas davantage me contredire, puisque Fabrice Luchini mérite à 1000% sa coupe Volpi de meilleure interprétation masculine pour sa prestation royale en président de cours d’assises dans L’Hermine de Christian Vincent. Qui d’autre que lui aurait pu dérober ce prix ? Franchement, je ne vois pas trop. Valeria Golino décroche l’équivalent du côté des interprètes féminines pour Per amor vostro de Giuseppe M. Gaudino, le seul film du concours que je n’ai pas pu voir cette année. Notons encore que L’Hermine a aussi reçu le prix du meilleur scénario, et c’est d’une justice imparable, tant le film nous scotche à notre fauteuil par la rigueur de son écriture et la qualité de ses dialogues. Enfin, l’excellent jeune comédien Abraham Attah est lui aussi reparti avec le prix Marcello Mastroianni du meilleur espoir pour le sanglant Beasts of no Nation de Cary Fukunaga. Quant au long-métrage turc d’Emin Alper, Abluka, il a décroché le Prix spécial du Jury. Ce qui clôt une liste pour une fois tout à fait homogène. Le palmarès de la Mostra 2015 ne permet pas de s’énerver ne serait-ce qu’un quart de seconde. Et je m’en réjouis.

Les critiques de tous les films en compétition de la Mostra 2015 sont encore consultables dans les précédents billets de mon blog.

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11/09/2015

Mostra de Venise 2015: la fin du monde est en marche

Behemoth.jpgLa bête est arrivée sur terre. Elle s'appelle Behemoth et se trouve déjà mentionnée dans Le Livre de Job dont voici un extrait: "Et Dieu créa la bête Behemoth le cinquième jour. C'était le plus énorme monstre que la terre ait porté." Ce monstre, qui annonce peut-être la fin des temps, est au coeur de la démarche du seul documentaire en compétition officielle cette année à la Mostra, Beixi Moshuo (Behemoth) de Zhao Liang. Un voyage dantesque - La Divine Comédie y est du reste abondamment citée et lui donne même sa structure en trois parties - pour dire l'état catastrophique dans lequel se trouve la planète. Mais aussi une balade dans les plaines désertiques de la Mongolie intérieure. Prairies et champs deviennent des terres arides et incultivables. Des cités fantôme comme Ordos (photo ci-dessus) se meurent et se vident pendant que le charbon des mines tue ceux qui y travaillent à petit feu. L'horreur au coeur de la beauté, tel un paradoxe que ne cesse de soulever ce film en forme de manifeste, qui relève autant du documentaire écologique que de l'essai poétique. Allégorie inspirée par l'oeuvre de Dante, Behemoth a été tourné sans autorisations, dans des conditions difficiles, avec une équipe réduite de quatre personnes. Pour son réalisateur, le film aurait pu être tourné ailleurs, au Canada ou aux Etats-Unis, cela n'aurait rien changé, le problème étant le même partout. Dire que Behemoth a fait sensation à Venise est un euphémisme.

Reste encore un film en concours, Per amor vostro de Giuseppe M. Gaudino, avec Valeria Golino (sur la photo ci-dessous). amorvostro.jpgMais je n'ai pu le voir, mon avion m'attendant déjà pour m'emmener loin de la quiétude estivale du Lido. La 72e Mostra s'achève samedi et dans mon prochain billet, il devrait être donc question de son palmarès.

20:07 Publié dans Cinéma, Mostra de Venise 2015 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |