Elie Grappe, entre fiction et réalité, une gymnastique de l’âme et des corps pour un film qui tutoie la grâce

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C’est une jeune gymnaste de 15 ans dont le père décédé était suisse et qui signe pour intégrer l’équipe nationale helvétique pendant que sa mère, restée en Ukraine où elle est journaliste, se voit menacée par le pouvoir lorsqu’elle couvre les manifestations de la place Maïdan. C’est une histoire de choix, de cas de conscience, de hiatus entre mondes, d’endurance, de foi. Olga est aussi l’un des films coups de cœur de l’année. L’occasion de retrouver la rubrique «Le cinéma des cinéastes», format rare de mon blog qui donne la parole à des cinéastes dont le film est sorti quelque temps avant.

Premier long du jeune Elie Grappe, 27 ans, natif de Lyon et diplômé de l’ECAL à Lausanne, auréolé du Prix SACD à Cannes, le film est acclamé partout. Par exemple récemment au GIFF de Genève. C’était l’occasion unique de croiser Elie Grappe, lancé dans un marathon promotionnel haletant qui devrait l’emmener aux Oscars. Et pour ma part de lui faire remarquer que je n’avais jamais vu, en trente ans et quelques de métier, un film faire à ce point l’unanimité. Même sur les réseaux sociaux, pourtant rarement tendres, on ne trouve pas un seul tweet négatif sur Olga.

Dans la continuité, je dois aussi dire qu’il est rare de rencontrer quelqu’un d’aussi délicieux, gentil, attentif et ouvert qu’Elie. Mais faut-il continuer à aligner les qualificatifs élogieux – et comment faire autrement avec ce film -, ou entrer dans le vif du sujet ? Alors voilà. Première chose que je demande à Elie Grappe, c’est de se tutoyer, comme à peu près tout le monde sur mon blog. Il me complimente sur ma graphie (ce qui lui fait un point commun avec Alain Cavalier, qui a un jour filmé mes mains en train d’écrire), s’amuse quand je lui dis que je n’arrive pas toujours à me relire, comme si cela aussi faisait partie du jeu.

Puis je lance un chrono dans ma tête, car nous n’avons que 35 minutes devant nous, un train qui l’attend, et un attaché de presse qui nous coupera impitoyablement à l’un ou l’autre moment. En d’autres termes nous n’aborderons pas tout, et même si je sais que j’aurais loisir de joindre Elie quand je veux pour compléter un point (pourtant je ne le ferai pas), cet entretien dans l’urgence restera un beau souvenir, une belle rencontre comme il s’en fait parfois, pas si souvent. Trêve de bavardage… Merci Elie et à bientôt !grappe.jpeg

 

 

 

Es-tu conscient que ton film plait absolument à tout le monde, et que l’unanimité est totale à son propos ?

Je vois qu’il n’y a que du positif, en effet. Ce qui me touche le plus, c’est que des gens très différents l’aiment. Des lycéens à l’un des directeurs de la MGM. C’est vraiment le grand écart.

Comment est née l’idée du film ?

Tous les courts-métrages que j’ai tournés avant montrent des ados passionnés dans les milieux du conservatoire. Sans changer de contexte, j’avais envie de confronter un personnage à une dimension géopolitique. La violoniste que j’avais filmée dans mon film de diplôme, Suspendu (photo), m’avait justement parlé de cela. suspendu.jpgElle était arrivée en Suisse juste avant Euromaïdan, et les images de la révolution l’avaient extrêmement touchée. Je me suis alors demandé s’il était judicieux de faire un film sur elle. Mais comme je désirais faire une fiction, je suis finalement parti dans une autre direction. Après, je ne sais pas à quel point la fiction d’Olga va survivre aux images d’archive ukrainiennes.

Comment as-tu trouvé tes différents producteurs, et principalement Jean-Marc Fröhle, de Point Prod à Genève, pour la partie suisse, qui est sauf erreur majoritaire ?

Oui, il est producteur majoritaire. Et il est d’ailleurs mon producteur tout court, puisque je compte retravailler avec lui. Il a produit mon film de diplôme, et c’est lui qui m’a poussé à faire un long-métrage. Je l’avais connu à l’ECAL, où il était venu faire des pitchs. Il m’a accordé toute sa confiance et a su trouver sa place en me laissant d’ailleurs très libre. Les rares fois où il est intervenu, je l’en remercie. Je pense que j’ai eu une chance folle.

Casting, écriture, repérages, tournage et montage, comment tout cela s’est-il déroulé ?

Le casting s’est fait en parallèle avec l’écriture. Le film est coscénarisé par Raphaëlle Desplechin et comme le film repose sur Olga, il s’agissait de trouver assez vite l’actrice qui jouerait le personnage. Et ce fut Anastasia Budiashkina. Un traducteur m’accompagnait d’ailleurs sans arrêt. En même temps, je venais de m’occuper du casting des Particules de Blaise Harrison (ndla : par hasard, il est le précédent cinéaste à être paru dans cette rubrique, photo). harrison.jpgPour les repérages, j’ai vite compris qu’il faudrait tourner les séquences de championnat à Macolin. Tout le parterre qu’on voit dans le film, ce sont nos figurants. Au tournage, je pense avoir un côté obsessionnel tout en étant constamment à l’écoute des autres. Et puis pour le montage, j’ai encore une fois choisi quelqu’un qui a un point de vue très fort. Le film, c’est devenu ma famille. Anastasia, par exemple, je prends sans cesse des nouvelles d’elle.

Des images d’archives s’entrecoupent avec la fiction, bientôt rejointe et cernée par la réalité à un point saisissant. Mais comment as-tu abordé cette constante hybridation entre deux genres, le documentaire et la fiction ?

C’était justement là que je devais le plus travailler. Par exemple en cherchant des résonances entre les différentes réalités que le film dévoile. Comme le son des manifestations en Ukraine qui ressemble à ceux des gymnastes à l’entraînement. Il s’agissait de traduire le film de sport, de l’extirper et d’en déceler sa dimension politique.

Y a-t-il des films qui t’ont inspiré particulièrement ?

Il y a Foxcatcher de Bennett Miller, qui traite d’un thème comparable (ndla : il conte la relation étrange entre deux frères champions de lutte et un milliardaire cyclothimique). En termes de récit, il y a Paranoid Park de Gus Van Sant (photo). paranoid.jpgEt puis Chris Marker pour le rapport entre les images et le réel. Après, il y a parfois des films qui me plaisent et m’influencent sans qu’ils aient de rapport avec mon travail. Je pourrais autant citer Miyazaki que les Matrix.

Le film contient de nombreuses séquences d’entraînement qui, au-delà de leur difficulté, révèlent un vrai point de vue. T’es-tu surtout demandé comment filmer des corps dans l’espace ?

C’est même la toute première question que je me suis posée en arrivant à l’ECAL. Ce qu’on attendait de moi, c’était un point de vue. Dans le film c’est celui d’Olga, qui porte le film.

Ton cursus est étonnant. Avant l’ECAL, et même depuis l’enfance, tu as étudié la musique au conservatoire à Lyon, ta ville natale.

Oui, la trompette et l’impro atonale. Mais je savais que je voulais faire des films.

Comment vis-tu le fait d’avoir un tel succès ? De courir les festivals et d’aller de ville en ville pour la promo, et à présent dans la course à l’Oscar qui a débuté ?

Je n’ai en tout cas pas le droit de me plaindre. Je ne fais que découvrir des choses, continuellement. J’ai terminé Olga cinq jours avant Cannes. Depuis, il n’y a eu que des bonnes nouvelles. Elles me permettent à chaque fois de remercier les gens qui m’ont aidé.

Tout a démarré d’ailleurs pour toi à la Semaine de la Critique à Cannes.

Sans doute l’endroit le plus bienveillant de Cannes. Il n’y a que dix films et on est choyés. Chaque film a été désiré par l’ensemble de l’équipe.

T’attendais-tu à de telles réactions positives, qui ont été immédiates ?

Je n’ai pas de comparaison, mais les réactions du public, cela m’émeut de ouf. Le film provoque aussi des discussions entre les gens qui sont remués par cette histoire. Il crée des liens.

Qu’espères-tu désormais ?

Faire correctement mon deuxième film.

Mais à quoi te confronteras-tu ensuite ?

A un contexte géographique et historique différent.

Quelle est la partie la moins cool de toute ton aventure ?

De ne pas pouvoir faire participer toute l’équipe à l’événement. A Cannes, nous étions beaucoup, mais pas tous.

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Et puis on se quitte en fixant une autre interview, cash celle-là, si tout va bien à Locarno en 2022.

 

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